Voici de retour David Robert Mitchell (It Follows, Under the Silver Lake) avec un budget qui pèse huit fois la somme de ses trois premiers films, une production Bad Robot (créé par J. J. Abrams), un logo Warner, 99 minutes, une classification PG-13 et le créneau de la mi-août, celui qu'on réserve aux titres dont personne n'attend qu'ils tiennent l'affiche jusqu'à la rentrée. La fin d'Oak Street nous largue en 1982 dans une famille du Michigan, les Platt : Greg (Ewan McGregor) livre des pizzas depuis qu'il a perdu son emploi, Denise (Anne Hathaway) tape au sous-sol un roman où une mère abandonne les siens, les deux adolescents (Maisy Stella, Christian Convery) devinent le divorce et s'occupent d'autre chose. Une nuit, des éclairs blancs jaillissent et le lotissement entier se retrouve à l'ère du jurassique, réduit à un disque de banlieue de deux kilomètres préservé intact, entouré de rien. Mitchell part du fantasme pavillonnaire — ce monde réduit à « ma » rue — et y ajoute des théropodes emplumés, le score de Giacchino et les influences évidentes de ses aînés.
Le film s'ouvre sur une fête de quartier où la satire des rapports sociaux se lit au premier coup d'œil. Dès la première bobine, le spectateur reçoit donc sa critique de la banlieue — dont le film passera l'heure et demie suivante à consommer l'iconographie sans plus jamais l'interroger. De plus, aucun carton ne date la scène, et le procédé fabrique un passé sans événement. C'est dommage : 1982 est l'année où le chômage américain franchit la barre des dix pour cent, où des hommes de l'âge de Greg perdent en série les emplois qui payaient ces pavillons. Privé de sa date, le licenciement n'est plus qu'une malchance domestique, la honte de Greg reste une affaire conjugale, et le lotissement peut être filmé comme un objet posé sur le sol du Michigan par une force aussi impersonnelle que celle qui y déposera plus tard les stégosaures. Ces scènes d'exposition n'attachent donc à personne : on y regarde un décor, pas des habitants.
Les deux secrets censés porter le drame — le manuscrit de Denise, les livraisons de Greg — n'arrangent rien. Ce qui rend le gâchis mesurable, c'est que l'écriture des positions conjugales, elle, est juste. Un homme qui refuse d'admettre l'effondrement, une femme condamnée à ouvrir chaque conflit parce que personne ne l'ouvrira pour elle : la dynamique est notée avec exactitude. La catastrophe tombe à la minute précise où le départ de Denise devient pensable.
Vient l'utilisation du split diopter, geste le plus ostensiblement signé du film. Deux plans nets à la fois, aucun arbitrage de la focale : la profondeur cesse d'être un espace pour devenir une machine à fabriquer la menace en silence. Un fragment de bête entre au fond du cadre — une patte, une crête, une masse qui traverse une haie — aussi net que les visages du premier plan et absolument muet, tandis que la famille continue de parler ou avancer sans rien voir. L'écart place le spectateur au-dessus de la table familiale, seul à disposer de l'information qui compte — et c'est là que le film fonctionne le mieux.
Le soin apporté à la menace, aux créatures relève de la même opération. Les théropodes sont emplumés, plus proches de la paléontologie contemporaine que ceux de la franchise à laquelle le film fait ouvertement du pied — et la fabrication est superbe : les bêtes ont un poids, un souffle, une manière de déplacer l'air. Pour l'anecdote, la faune assemblée est chronologiquement impossible mais on ne s'en offusque pas, et c'est le calcul. Les plumes sont un signe, visible en un plan, qui atteste du sérieux ; la cohérence des ères, elle, se vérifie hors de la salle et ne se paie donc pas.
La cartographie de ce disque est d'une lisibilité que peu de blockbusters contemporains savent encore produire, et elle est la condition du suspense : on sait (plus ou moins) à chaque instant quelle rue mène où, quel garage jouxte quelle haie, où se trouve chaque Platt. Mais le lotissement est parfait comme plateau de jeu et vide comme lieu habité. Si bien que la disparition de ceux qui y meurent s'enregistre sans douleur : on ne perd pas des voisins, on retire des pièces d'un damier.
Le premier mort est écrit en blague, et cette blague fixe pour tout le reste du métrage le tarif des affects : hors du cercle familial, mourir est une affaire de timing comique. La règle du slasher, appliquée à un blockbuster tout public, avec la classe sociale de victimes que cela suppose et le soin de ne jamais laisser un visage s'attarder assez pour compliquer le gag. Le placement du rire (l'inefficacité des armes, le coup de batte dans la gueule, la séquence de barricadage au rythme de cris hors champ) est irréprochable.
Les voisins, dès lors, n'existent qu'en cris. C'est le seul reproche que le film fabrique lui-même : un hors-champ réussi ouvre un espace que le spectateur peuple, celui-ci en ouvre un qu'il refuse ensuite de nourrir. On sort avec l'envie de connaître l'histoire de chacun des corps qui jonchent l'asphalte. Les rares personnages secondaires que le film prend la peine de caractériser — le voisin odieux, la bibliothécaire douce — sont des fonctions prélevées sur le stock des années quatre-vingt. On pourrait plaider que leur minceur sert le propos, puisqu'il s'agit de dire l'illusion de la communauté ; mais une thèse sans épaisseur ne vient rien (contre)dire. Le flirt entre Audrey et la voisine en fait les frais : esquissé puis abandonné, il reste une décoration là où une caractérisation aurait coûté trois plans. Le quota de tendresse est intégralement placé sur le chien (on veut son POV), seul être du lotissement qui n'adresse à la famille aucune demande sociale : l'aimer ne coûte rien, aimer les voisins obligerait à déclouer les planches pour les aider.
L'incapacité à conclure vire à l'épidémie dans le cinéma américain contemporain, et le film y apporte sa contribution avec un aplomb qui force presque le respect. Ce globule lumineux qui clignote périodiquement dans le ciel, et par lequel on pourrait rentrer, achève la bêtise. Tout est expliqué. L'explication est absurde. Et le film, plutôt que d'assumer l'absurdité ou d'y apporter un regard, la sert en trait d'esprit. Mitchell a installé un régime où mourir est un gag de timing, et le dénouement n'en applique le tarif à aucun des siens. Disponible pour une suite, disponible pour tous les publics, disponible pour n'importe quel usage sauf celui-là : faire payer à cette famille les 99 minutes qu'elle vient de passer à clouer des planches sur les cris de ses voisins.