J’ai découvert Ilker Çatak en 2024 avec « La salle des Profs » qui relevait aussi d’un cinéma efficace, nerveux et haletant…mais qui à vouloir embrasser trop de sujets, harcèlement, culture de l’effacement, fake news, préjugés sociaux, discrimination…en devenait agaçant…. L’idée de tourner « Yellow Letters » lui était venue en Turquie, en 2019, lorsqu’il a entendu parler des 2000 artistes qui, dans ce pays, avaient été suspendus et traduits en justice pour diverses raisons, la principale ayant été d’avoir signé une pétition pour la paix…A Ankara, la comédienne Derya ( Ôzgû Namal) et son mari universitaire et dramaturge, Aziz ( Tansu Biçer) reçoivent leur lettre de révocation, ces fameuses « lettres jaunes » , lui pour avoir encouragé ses étudiants à manifester, elle pour avoir refusé de se faire photographier avec le gouverneur lors de la première d’une pièce dont elle est la vedette… lettres de révocation reçue, en Turquie, par des milliers de fonctionnaires qui avaient osé critiquer l’autoritaire président Recep Tayyip Erdogan. Le couple, privé de revenus du jour au lendemain, est contraint de partir à Istanbul avec sa fille adolescente pour trouver refuge chez la mère d’Aziz. Alors que leur précarité s’accroît, Aziz et Derya se retrouvent face à un dilemme : rester fidèles à leurs idées ou rentrer dans le rang pour retrouver une vie normale ? Aziz trouve un emploi de chauffeur de taxi, tout en reprenant contact avec le théâtre engagé et d’avant-garde, Derya finira par trouver un rôle dans une série télé plutôt people … Au cœur d’une mise en scène qui, habilement, fait monter la sensation d’enfermement, sont décryptés les doutes et la lente dégradation d’un couple actif et complice, désormais condamné à l’immobilisme et à la précarité. Des conditions soudainement favorables à la révélation de malentendus latents, de pensées jusque-là refoulées, de tensions engendrées par ces difficultés, ainsi que les compromissions plus ou moins importantes qu’il faut accepter pour rebondir. Toutes ces incertitudes sont adroitement transmises par l’impeccable duo d’acteurs composé de Özgü Namal et Tansu Biçer auquel il convient d’adjoindre la jeune Leyla Cabas , adolescente perdue, témoin du désarroi de ses parents… Conscient que la présence d’un autocrate comme Erdogan à la tête de la Turquie ne manquerait pas de poser des problèmes si le tournage se déroulait dans ce pays, il a finalement coupé la poire en deux, le tournant en Allemagne, en langue turque, avec des comédiens et des comédiennes venant d’un peu partout en Europe, y compris de la Turquie, un film dont l’action est censée se dérouler en Turquie. Il s’est même payé le luxe d’annoncer dans le générique d’ouverture que Berlin y jouait le rôle d’Ankara, la capitale de la Turquie et Hambourg le rôle d’Istamboul…drame politique inégal et intense, le film a reçu l’Ours d’Or à la dernière Berlinale…