On ne l'attendait pas cette septième traite d'une franchise qui a depuis longtemps cessé d'être une œuvre pour devenir une pure rente, un empire de peluches et de gobelets goodies déguisé en cinéma. Il fallait donc un certain culot pour que Pierre Coffin, co-créateur de la saga et visiblement pas rassasié, en prenne seul les commandes et décide de tourner cette machine à sous vers l'histoire même du septième art. Le principe reste connu par cœur : les Minions, toujours en quête d'un tyran à servir, échouent par accident à Hollywood au tournant du muet, y deviennent des stars, puis des has-been dès l'arrivée du parlant, avant de tenter une reconversion dans le film de monstres — carrière qui, on le sait, ressemble furieusement à celle de bien de professionnels en fin de course. Reste alors une question qui dépasse largement l'argument marketing : comment faire de créatures aussi anti-cinématographiques les héritières, voire les incarnations mêmes de ce qui a fondé le cinéma, quand elles sont d'abord et avant tout les héritières les plus assumées de son industrialisation ?
Le film choisit d'enchâsser son récit dans un musée hollywoodien, où une guide (Allison Janney) s'improvise redresseuse de torts, chargée de rééduquer des gamins qui n'en ont visiblement rien à faire de leur propre patrimoine — quitte à leur faire ravaler leur indifférence à coups de statues et de commentaires explicites savants. Le montage d'ouverture pousse encore le geste en insérant les Minions, façon Zelig, dans des images authentiques qui convoquent Chaplin, Lloyd et Keaton : loin de célébrer humblement une histoire, ce montage la falsifie sans complexe, avec l'aplomb tranquille d'un faussaire qui signe son tableau de son vrai nom. Le film avoue ainsi, dès sa première minute, ce qu'il est réellement : un roman national du divertissement, une réécriture intéressée qui préfère se faire pardonner sa malhonnêteté en l'exhibant plutôt que de jouer les vierges effarouchées de l'objectivité.
Sauf que cette érudition cinéphile, plutôt maligne dans son geste inaugural, finit par se retourner contre le film à mesure qu'elle s'empile sans le moindre discernement. Singin' in the Rain, Babylon, Le Faucon maltais, Citizen Kane, et une bonne dizaine d'autres clins d'œil viennent s'ajouter au tas, jusqu'à ce que la référence ne fonctionne plus que comme un tic de ponctuation, une manie qui finit par user sa propre charge interprétative à force de répétition. Le problème n'est pas la quantité en elle-même, c'est que citer devient ici un pur name-dropping, une manière assez paresseuse de flatter le spectateur cinéphile en lui tapotant l'épaule sans jamais l'obliger à penser plus loin que le clin d'œil complice. Cette boulimie référentielle a un coût bien concret : chaque minute passée à faire un signe de connivence au spectateur averti est une minute en moins pour faire exister les personnages pour eux-mêmes.
Le versant le plus mélancolique du film tient dans la manière dont il met en scène l'avènement du parlant. Les Minions, stars absolues du muet, s'effondrent quand l'industrie exige des voix intelligibles — non par perte de talent, mais parce que leur langue, le minionais, ne peut se couler dans la norme sonore qu'impose soudain le marché. La mise en scène ne se contente jamais de constater cette bascule comme un simple rebondissement de récit : elle la construit comme une expulsion où la norme change de forme sans prévenir et disqualifie d'un coup ceux qui ne peuvent s'y ajuster. C'est là que le film touche, sans le nommer explicitement, la fable de l'obsolescence forcée à l'échelle d'un burlesque enfantin, le sort de toute minorité culturelle sommée de s'aligner sur une norme dominante sous peine d'être rayée du marché de la reconnaissance.
Le film touche aussi, sans le formuler explicitement, à une lecture queer de l'exclusion : James et Henry, dont la tendresse dépasse largement la simple camaraderie de duo comique, recyclent l'architecture affective du couple codé, contraint à l'implicite, que l'animation grand public pratique depuis des décennies. Que cette charge reste innommée n'est pas affaire de pudeur artistique : c'est une prudence commerciale calculée, celle d'une industrie qui autorise ce sentiment tant qu'il demeure lisible comme sous-texte, jamais comme énoncé — une stratégie qui permet de capter à la fois le public qui veut voir cette tendresse et celui qui préfère ne pas la voir.
Ce trop-plein référentiel a d'ailleurs une conséquence structurelle bien plus grave que la simple fatigue qu'il produit : il retarde considérablement l'arrivée du véritable sujet que le titre annonce. Les monstres, censés donner sa raison d'être au film autant que les Minions, n'apparaissent qu'à la moitié du récit, une fois épuisée toute la matière hollywoodienne du muet et du parlant — ce qui revient, de fait, à raconter deux films distincts accolés l'un à l'autre plutôt qu'une seule histoire qui se développe. Le premier film, celui de l'ascension et de la chute des Minions stars du muet, se suffit presque à lui-même et referme sa propre boucle thématique ; le second, celui de la fabrique du monstre de cinéma, arrive donc sans élan acquis, obligé de reconstruire depuis zéro un enjeu, une tension, une raison d'exister. Cette juxtaposition révèle une indécision de fond : le film ne sait pas, en réalité, ce qu'il a à raconter de sa propre narration une fois l'hommage cinéphile épuisé, et le remplit alors de péripéties — invasion, quête amoureuse du robot, spectacle du monstre orange — qui existent moins pour faire progresser une idée que pour occuper l'espace laissé vacant par l'absence de projet narratif clair.
Ainsi Minions & Monsters n'est pas raté par manque d'ambition — il l'est, au contraire, par excès d'ambitions mal hiérarchisées, ce qui est un défaut bien plus intéressant. Le film sait, dans sa première moitié, que le cinéma est affaire de mémoire, de norme et d'exclusion, et il le montre avec une élégance de dispositif rare pour ce type de production ; mais il ne parvient pas à tenir cette pensée jusqu'au bout, cédant à la fragmentation, à l'accumulation de péripéties, à la nécessité commerciale de faire advenir un climax spectaculaire. D'où cette note de 5 sur 10 : la reconnaissance d'une intelligence de mise en scène réelle, et le constat, tout aussi réel, qu'elle finit par se noyer dans le divertissement qu'elle avait pourtant commencé par interroger.