Qui est The Phoenician Scheme ?
Il y a des films qui poursuivent une œuvre, et d'autres qui la recousent à l’envers. The Phoenician Scheme appartient aux deux catégories. Douzième long-métrage de Wes Anderson, il succède à Asteroid City (2023) en creusant une pente amorcée depuis The French Dispatch : celle d’un cinéma de plus en plus absorbé par son propre langage.
On y suit Anatole “Zsa-Zsa” Korda, interprété par un Benicio del Toro moins félin qu’à l’habitude, comme s’il jouait en contretemps, lesté. Industriel sur le déclin dans une république méditerranéenne imaginaire aux accents ottomans, il tente de renouer avec sa fille, Liesl (Mia Threapleton), devenue religieuse. En surface, c’est une histoire de rédemption paternelle dans un décor de crise géopolitique. En profondeur, c’est un film sur l’ornementation d’un monde au bord du gouffre. Un empire du détail, à l’heure de son agonie.
La promesse, donc : faire un pas de plus dans la fable politique par le biais du style. Mais ce pas semble hésitant, ou peut-être volontairement bancal, comme si Anderson cherchait à dire qu’il est déjà trop tard.
Que cherche-t-il à dire ?
Ce que The Grand Budapest Hotel exprimait avec flamboyance, The Phoenician Scheme le murmure dans le reflux. Wes Anderson ne propose plus un récit, mais l’observation lente de sa dissolution. Le film ne cherche pas la réconciliation entre un père et sa fille, mais la cartographie de leur impossible rencontre. Il ne bâtit pas un monde : il le contemple alors qu’il se désagrège.
Sa tension principale ? Une esthétique de la maîtrise pour mieux montrer que plus rien ne tient. Tous les éléments andersoniens sont là : symétrie, composition frontale, palette pastel, narration feuilletée, mais quelque chose les tire vers le bas. Comme si le langage visuel, devenu autonome, échappait à son auteur, se refermait sur lui-même, et n’avait plus pour but que d’illustrer sa propre inanité.
The Phoenician Scheme porte ainsi un regard inquiet sur l’ère des reliques politiques : celles que l’on expose sans plus y croire, celles qui gouvernent sans agir. La bioluxite, ressource énergétique fictive, n’est pas seulement un McGuffin, elle est le cœur vide autour duquel gravite une société qui joue à l’avenir tout en recyclant les oripeaux du passé.
Par quels moyens ?
Il y a d'abord Liesl, dès les premiers plans. Mia Threapleton apparaît dans un cloître, filmée en plongée. Elle marche lentement, comme encadrée par la grille du décor. Le plan est fixe, ornementé, mais un oiseau mécanique traverse soudain l’arrière-plan. Une dissonance infime. Mais un rappel que ce monde de foi est déjà technologique, contaminé. Ce plan dit tout : Liesl n’est pas une sainte et le sacré n’est plus qu’un décorum.
Ensuite, il y a la conférence sur la bioluxite où Anderson compose un plan d’ensemble frontal : les intervenants sont posés en rang, face au spectateur, comme dans une fresque. On n’écoute pas ce qu’ils disent. On voit comment ils le disent : gestes ralentis, discours traduits en simultané, applaudissements mécaniques. Une scène vidée de contenu, mais saturée de codes. Le politique y est devenu spectacle de papier.
Également, les face-à-face père-fille. La confrontation la plus révélatrice se fait dans un jardin d’hiver. Le décor est somptueux, mais le dialogue est minimal, presque inutile. Liesl ne répond pas. Korda se confond en demi-excuses. Le verre de la serre reflète les feuillages autant que leurs visages. Ce que la mise en scène propose, c’est une impossibilité de contact. L’image est belle, mais séparatrice. Le cadre isole, il n’unit pas.
Et les autres ? Ils sont là, prestigieux, innombrables : Johansson en diva exilée, Cumberbatch en conseiller technocrate, Mahershala Ali en archiviste, Willem Dafoe en diplomate post-mortem. Autant de noms, de corps, de visages, qui ne trouvent jamais leur voix propre. Ce n’est pas un défaut. C’est le système. Anderson les transforme en icônes de cire. Il ne les oublie pas : il les expose. Il les encadre. Il les immobilise.
Où me situes-je ?
Je regarde ce film avec fascination, mais aussi avec un doute. Il y a chez Anderson une lucidité sur l’état du monde : cette incapacité collective à croire encore aux récits. The Phoenician Scheme met en scène cette fatigue avec une élégance presque morbide. Et pourtant, il y a un risque : que le film, en documentant si parfaitement l’impuissance, s’y résigne.
Ce que j’admire, c’est la cohérence absolue entre le propos (un monde ornemental en perdition) et la forme (une esthétique qui s’autodévore). Ce que je questionne, c’est l’effet de cette fidélité : Anderson semble dire qu’il n’y a plus rien à faire, que tout est collection, ruine, repli. N’est-ce pas là une forme de capitulation ?
Ce film, c’est aussi celui du récit vidé de sa substance. Il y a une histoire, oui mais elle n’avance pas. Et pourtant, quelque chose passe. Une émotion, oui, mais ralentie, murmurée, empêchée. La relation père-fille ne s’embrase jamais, elle s’écrit en gestes retenus. Anderson semble dire : il n’y a plus de réconciliation possible, seulement des tentatives trop tardives.
On peut lui adresser tous les griefs habituels. Sa froideur. Son hermétisme. Sa manière d’effleurer les grands sujets sans les mordre. Mais ce serait peut-être lui faire un faux procès. Car ce qu’il met en scène, c’est justement cela : la grande fatigue de notre époque. Son incapacité à croire encore au récit, au drame, à l’héroïsme. Ce qu’The Phoenician Scheme expose, ce n’est pas tant une histoire que l’épuisement de toute croyance dans le récit lui-même.
Quelle lecture en tirer ?
Ce que le film offre, c’est une expérience visuelle de la saturation : saturation du style, des motifs, des cadres, jusqu’à l’épuisement. Et cela produit un effet paradoxal : une beauté qui étouffe, une émotion qui ne s’autorise plus. On regarde un monde qui continue à s’orner tout en s’effondrant. Et Anderson, au fond, ne filme rien d’autre que cela : notre manière de décorer les ruines, notre capacité contemporaine à produire du drame, du lien, du sens qui ne soit pas immédiatement ironisé, archivé, désamorcé. Une époque qui ne sait plus comment raconter, et qui, pour s’en excuser, multiplie les mises en abyme, les esthétiques vitrifiées, les gestes de repli.
Le geste est fort, mais peut-être trop sûr de lui. On aimerait parfois qu’il vacille autrement. Qu’il ose, au cœur même de cette élégance suffocante, une faille, un cri, une perte de contrôle. Car si tout est figé, il ne reste plus que le regard du spectateur pour faire trembler l’image.
Et peut-être est-ce là, malgré tout, l’acte de foi ultime d’Anderson : nous laisser seuls face à une image morte, pour voir si nous savons encore y croire. Et la grande erreur se situe là. Une œuvre qui documente notre incapacité à agir autant qu’elle s’y abandonne.