En adaptant l’autobiographie de l’avocat médiatique Roland Perez, le réalisateur Ken Scott nous prend par la main pour nous raconter une histoire d’amour, d’amour fou, d’amour inconditionnel, d’amour toxique aussi. Dans la forme, « Ma Mère, Dieu et Sylvie Vartan » a bien des qualités : dynamique, souvent drôle, parfois tragique, il est accompagné d’une bande originale pléthorique qui ne contient pas que du Sylvie Vartan (mais qui en comporte beaucoup, évidemment, et c’est normal). La musique est omniprésente dans le film, elle est parfois même un peu envahissante (et parfois un peu forte) mais rien de bien grave. Le film déroule son intrigue des années 60 aux années 2000, et je suis impressionnée, c’est vrai, par le travail de vieillissement qui a été fait sur la comédienne Leila Bekti qui, au fil des minutes, prends de l’âge, du poids, la couleur de ses cheveux changent, ses traits de relâchent, sa voix changent aussi, elle se voile un peu, tout cela est très bien rendu. Dans les décors, dans la décoration de l’appartement parisien qu’elle ne quittera jamais : les accessoires se modernisent, les vêtements évoluent, tout cela a sans doute demandé pas mal de travail et le résultat est très convaincant. Le film est réalisé avec soin, avec parfois quelques moments d’archives reconstitués (Joe Dassin, Johnny et Sylvie sur la moto) très sympas. Le seul bémol, c’est l’interview d’une Sylvie Vartan mal rajeunie (par l’intelligence artificielle ?) censée se dérouler dans les années 80. C’est le seul moment de malaise du film, car le visage de Vartan rend mal, figé comme après une opération botox ratée, ce court passage ne fonctionne pas (du tout) et on aurait pu s’en dispenser, au vu de la réussite technique de tout le reste. Leïla Bekti et Jonathan Cohen se partage le haut de l’affiche, le film basculant en son milieu entre les deux. A partir du moment où Jonathan Cohen entre en piste (vers l’âge de 27 ans), le centre de gravité du récit bascule vers lui. Il est très bien, Jonathan Cohen, mais quand on le connait un peu on n’est pas surpris. C’est un acteur capable d’en faire des tonnes quand on attend de lui qu’il en fasse des tonnes, mais qui sait aussi faire preuve de retenue, de pudeur et d’intériorisation quand son personnage le requiert. Il boite très légèrement pendant tout le film, pas de manière ostensible, mais on le remarque toujours un peu. Il y a des seconds rôles intéressants comme celui tenus par Anne le Ny ou Jeanne Balibar
(la saleté !)
mais Leïla Bekti est juste merveilleuse. Dans le rôle d’Esther, mère courage, mère obstinée, mais aussi mère écrasante, omniprésente, castratrice, elle écrabouille tous les autres personnages autour d’elle. C’est son rôle qui veut cela : c’est un peu une caricature de mère juive, c’est vrai, (on est à deux doigt de Marthe Villalonga dans « Un Eléphant ça trompe énormément »), mais c’est comme cela que Roland Perez a raconté sa mère. On aimerait avoir une mère comme elle, mais on le redoute aussi, il faut être honnête ! L’amour maternel est au cœur du film, comment cet amour renverse des montagnes (première partie)
mais comment aussi il peut miner entièrement la vie de son enfant (seconde partie)
. Les deux revers de la même médaille sont bien clairement exposés dans le film.
Esther veut que son fils marche, mais tant qu’il ne marche pas elle ne l’envoie pas à l’école et il faut que les services sociaux s’en mêlent pour que le petit Roland soit instruit. On est mi-impressionné, mi inquiété par cette mère obstinée qui sacrifie tout au bien être de son petit dernier. La vision du handicap dans les années 60 n’est pas celle d’aujourd’hui, il est vrai. Aujourd’hui on pourrait amener l’enfant à dépasser son handicap, à mener sa vie avec lui, en composant avec lui. Dans les années 60 c’est autre chose, le handicap exclu bien plus qu’aujourd’hui, le handicap relègue, condamne aussi surement. C’est quelque chose qu’on doit prendre en compte devant l’obstination déraisonnable de cette mère. La relation mère-fils, qui finit par asphyxier le pauvre Roland, aurait pu finir mal, par une rupture totale entre les deux, ce qui aurait été tragique. Plus le film avance, plus on a envie de voir Roland couper le cordon, c’est long, c’est laborieux, cela coute beaucoup mais il faut bien le faire.
Le film se termine sur une citation que je ne connaissais pas mais qui est très touchante « Comme Dieu ne pouvait pas être partout, il a inventé les mères ». Cette toute dernière réplique résume bien tout le scénario de « Ma Mère, Dieu et Sylvie Vartan ».