Paolo Sorrentino signe avec Parthenope un film à la fois fascinant et frustrant, un objet cinématographique d’une ambition indéniable mais dont le résultat tangue sans cesse entre éclats de beauté et pesanteur narrative. Véritable fresque du temps qui passe, Parthenope s’élance avec la grâce d’un poème avant de s’alourdir sous le poids de ses propres intentions, comme un navire somptueux dont la coque, fissurée, laisse lentement entrer l’eau.
L’introduction captive pourtant. Le récit d’une enfance dorée à l’ombre des falaises de Posillipo donne lieu à des images superbes, baignant Naples dans une lumière méditerranéenne presque irréelle. La naissance de Parthénope, dans cet écrin liquide, installe d’emblée le film dans un registre quasi-mythologique. Sorrentino filme la ville comme un personnage à part entière, superbe et cruelle, tour à tour mère nourricière et marâtre indifférente. Jusque-là, la magie opère.
Mais très vite, le scénario s’empêtre dans ses propres détours. Le passage à l’âge adulte de Parthénope devient une longue errance entre figures masculines déchues et mentors abîmés. Chaque rencontre semble vouloir dire quelque chose de profond sur la condition humaine ou la société italienne des années 70, mais rarement ces moments ne résonnent avec la force qu’ils voudraient. Les dialogues, souvent trop écrits, peinent à convaincre ; l’ensemble sonne comme un chapelet de scènes isolées, belles mais désincarnées.
La relation trouble entre Parthénope et son frère Raimondo, obsessionnelle et malsaine, aurait pu être le cœur d’un grand drame familial. Au lieu de cela, elle n’est qu’effleurée, comme si Sorrentino, trop occupé à soigner ses cadres et sa bande-son, n’osait plonger dans la laideur de ce lien incestueux.
Même le suicide de Raimondo, pourtant point d’orgue tragique, laisse de marbre. Prévisible, théâtral, il illustre à merveille cette impression constante :
Parthenope effleure les abîmes sans jamais s’y abandonner.
Le périple à Capri, censé cristalliser les passions et les désillusions, devient alors un tableau mondain de plus. Sorrentino y déroule ses motifs habituels : la beauté, la décadence, la mort qui rôde. Mais là encore, le film échoue à provoquer autre chose qu’un vague esthétisme. La mise en scène est léchée, certes, mais elle devient presque un piège. À force de composer des images parfaites, le cinéaste aseptise son propos. On admire, on contemple, mais on ne ressent plus grand-chose.
Le film se perd davantage encore lorsqu’il tente d’élargir son propos.
La rencontre avec le professeur Marotta et sa révélation finale — ce fils difforme, créature faite « d’eau et de sel » — frôle le grotesque.
La métaphore est lourde, l’exécution maladroite. Là où il aurait fallu de la pudeur, Sorrentino étire la scène, comme s’il craignait que son spectateur ne saisisse pas la portée symbolique de l’instant. Un écueil récurrent : Parthenope surligne ce qu’il aurait fallu suggérer, expliquant ce qui aurait dû se deviner.
Reste la question de la religion, que le film aborde sans surprise mais non sans une certaine efficacité. Le personnage du cardinal Tesorone est sans doute l’une des figures les plus réussies : cynique, charnel, grotesque. La scène
où il propose à Parthénope de coucher avec lui
frôle la provocation gratuite mais sauve les meubles par l’ironie amère qui s’en dégage. On y retrouve, l’espace d’un instant, le Sorrentino incisif et impertinent que l’on aurait aimé voir plus souvent.
La dernière partie du film
— le retour à Naples après une vie d’exil intérieur —
se veut élégiaque. Mais à l’image du reste, elle manque de souffle.
Le dernier sourire de Parthénope face à la liesse populaire laisse un goût étrange, entre mélancolie et résignation.
La boucle est bouclée, certes, mais sans éclat ni véritable émotion.
En fin de compte, Parthenope est une œuvre en équilibre instable. À la fois somptueuse et terriblement inégale, elle traverse ses presque trois heures de projection comme un rêve trop long dont on émerge à la fois ébloui par quelques visions et las d’en avoir tant attendu. C’est un film qui possède tout ce qu’il faut pour être grand, mais qui ne décolle jamais vraiment. Une odyssée visuelle magnifique mais dont le cœur, lui, reste désespérément tiède.