Avec Eddington, Ari Aster s’attaque à un sujet aussi vaste que volatile : l’Amérique fracturée, paranoïaque et confinée de 2020. Le réalisateur, connu pour ses plongées intimes dans la terreur psychologique (Hérédité, Midsommar), tente ici le grand écart : western contemporain, satire politique, comédie noire et fresque post-pandémique. C’est un film qui donne beaucoup à penser… mais aussi beaucoup à digérer.
L’histoire déborde d’idées, comme un roman graphique dont chaque page appartiendrait à un registre différent.
Joe Cross, shérif libertarien du Nouveau-Mexique (Joaquin Phoenix, habité, bien qu’un peu enfermé dans le mutisme), entre en guerre contre le maire progressiste Ted Garcia (Pedro Pascal, solide mais effacé), sur fond de confinement, de désinformation et de luttes de pouvoir. Très vite, le duel électoral bascule dans le cauchemar collectif : milices armées, sectes messianiques, théories du complot, mise en scène de fausses attaques antifa
… tout s’entremêle dans une spirale chaotique.
Ari Aster n’est jamais aussi libre que lorsqu’il flirte avec l’absurde — certaines séquences sont d’une étrangeté fascinante.
Le dîner entre Louise (Emma Stone) et le gourou Vernon Peak (Austin Butler, inquiétant à souhait) est une réussite d’inconfort grotesque.
D’autres moments brillent par leur tension maîtrisée, comme
l’affrontement silencieux entre Joe et Butterfly Jimenez (William Belleau), qui plane sur l’enquête comme une figure tragique presque arthurienne.
Mais à trop vouloir embrasser l’état d’esprit d’un pays en crise, le film finit par en refléter la confusion. La satire peine à se stabiliser : parfois mordante, parfois trop théâtrale, elle semble osciller entre dénonciation sérieuse et second degré jamais assumé.
Les personnages secondaires — notamment Michael (Michael Ward) et Sarah (Amélie Hoeferle) — ont des trajectoires intéressantes, mais s’effilochent en périphérie du récit
, comme sacrifiés sur l’autel d’un chaos scénaristique assumé mais déséquilibré.
Il y a des scènes d'une rare puissance : Joe, seul dans le désert, traqué par des figures armées non identifiées, ou encore le final, où le destin du shérif prend un virage amer et grotesque.
Ces instants frappent fort, mais leur impact est souvent dilué par des transitions abruptes et une structure narrative trop dissonante. On sent que le film veut dire quelque chose de vital, de viscéral, mais il ne sait pas toujours comment le dire, ni par quelle voix.
La réalisation est impeccable, comme toujours chez Aster : la photo, signée Pawel Pogorzelski, capture un sud-ouest américain spectral, à la fois sublime et étouffant. La musique, portée par la double partition de Bobby Krlic et Daniel Pemberton, accentue le sentiment d’irréalité, entre paranoïa électronique et accents mystiques. On sent une maîtrise plastique indéniable… qui contraste avec l’instabilité du propos.
Eddington est donc un film profondément divisé. Il y a là une œuvre ambitieuse, souvent déroutante, parfois brillante — mais tout aussi souvent brouillonne, déséquilibrée, surécrite. À force de superposer les couches de symboles, de références et de genres, Aster crée une fresque qui fascine plus qu’elle ne convainc. On ressort troublé, intrigué, mais aussi frustré par ce qui aurait pu être un film plus percutant, s’il avait accepté de moins dire, moins faire, moins démontrer.
En somme, Eddington est un objet filmique étrange, inégal, audacieux… et profondément bancal. Une satire sous stéroïdes, dont les fulgurances ne compensent jamais totalement les faux pas. Mais malgré tout, difficile de détourner le regard.