Le réalisateur Ari Aster filme un trou noir, et c’est le trou noir le plus cinématographique que j’ai jamais vu ! En 2h30 de film, il va compiler toutes les névroses de l’Amérique, de celles qui l’entrainent vers l’abîme. Le film a deux petits défauts au milieu d’un océan de qualités indéniables. D’abord, il est un tout petit peu trop long, et sur la fin on sent qu’il titre un peu la corde. Et puis, les 20 dernières minutes sont incroyablement violentes et elles ne sont pas totalement limpides au niveau du scénario. Sinon, à part cela je ne vois aucun autre problème. Situé dans une toute petite ville du Nouveau Mexique écrasé par la chaleur et la sécheresse (d’ailleurs un projet controversé de Datacenter ajoute à la nervosité ambiante), « Eddington » a le mérite de ramener à l’échelle d’une toute petite communauté toute les problématiques de l’Amérique. On pourrait presque dire que tout est ramené à l’affrontement de deux hommes mais ce ne serait pas réellement vrai car le duo Joe/Ted est bancal : le premier est la colère alors que le second est la tempérance, le duo est forcément déséquilibré et la caméra va surtout filmer la colère, c’est plus spectaculaire ! Il y a des scènes fortes, et malheureusement on doit bien reconnaitre que ce sont les scènes de violence qui sortent du lot,
notamment une scène d’explosion ultra spectaculaire qui fait froid dans le dos
. Même si le film est long, on est immergé dans cette toute petite communauté et la force des personnages nous tiens en haleine pendant 2h30 sans presque jamais faiblir. Les seconds rôles sont parfaitement croqués, ils pourraient tous sans exception être un premier rôle dans un autre film tant ils sont écrits, complexes, parfaitement incarnés. Ted Garcia est incarné par un Pedro Pascal très sobre, presque un peu effacé. Emma Stone est aussi effacée mais son personnage,
que l’on perce à jour en même temps que son mari Joe, est une boule de souffrance muette
. Le personnage incarné par Austin Butler est plus complexe encore,
c’est une sorte de gourou new ange tendance complotiste aussi séduisant qu’il est manipulateur.
Et que dire de Deidre O’Connor qui incarne la belle-mère de Joe,
biberonnée aux fake news et aux réseaux sociaux, on pourrait croire son personnage outrancier, mais il ne l’est pas (du tout !).
Tous sont formidables mais sont un peu écrabouillés par la performance, encore une fois, de Joaquin Phoenix. Je n’ai plus de superlatifs pour qualifier cet acteur aussi difficile sur un tournage (parait-il) qu’habité à l’écran. Il incarne un Joe Cross parfaitement détestable
(et même de plus en plus au fil des scènes)
mais que l’on n’arrive pas à détester autant qu’il le mérite, et ça c’est la performance de Phoenix ajouté à l’écriture fine du rôle qui en est la cause. « Eddington » est un trou noir. C’est ce trou noir dans lequel les Etats Unis sont aspirés aujourd’hui. Tout s’agrège à Eddington :
la gestion de la pandémie (dans un pays sans protection sociale, ce qui n’est pas du tout la même chose qu’en France !), la passion des armes à feu, la question raciale, le fléau des violences policières, la proximité de la frontière mexicaine, les question s écologiques, l’omniprésence des réseaux sociaux dans la vie publique (rumeurs, mensonges, vidéos exposées sans contexte, vindicte populaire…), la violence politique inouïe, d’abord dans mes mots, puis très vite dans les actes, les milices d’extrême droite, la manipulation de l’électorat, le triomphe du populisme.
On pourrait penser que cela fait trop, qu’Ari Aster à voulu tout dénoncer et s’éparpille trop. Or non, ce n’est pas ce qui arrive car tout se répond, toutes ces questions s’entremêlent, se polluent, s’influencent pour le pire. La vitesse à laquelle les choses dégénèrent est terriblement crédible. Je disais que la fin est peu lisible pour le spectateur, c
ar les milices qui interviennent dans le dernier quart d’heure sont mal identifiées. Elles signent leur forfait « Black Lives Matter » alors que ce sont des milices d’alt right (technique vieille comme l’incendie du Reichstag) mais c’est juste suggéré, et cela peut paraitre un peu nébuleux.
Mais sinon, si on met de coté ces quelques petits défauts, « Eddington », c’est absolument à voir si on veut comprendre cette Amérique qu’on en reconnait plus : en 2h30 Ari Aster explique tout, et ça n’incite pas à l’optimisme.