Chef-d'œuvre absolu. Dès la première vision, Sirat semble instantanément rejoindre le monstre qu'était An elephant sitting still au rang des plus grands films de ces 25 dernières années.
C'est assurément un film très exigeant, qui n’embarquera pas tout le monde. Mais si le cinéma est pour vous une traduction frontale de l'état du monde contemporain, où le récit peut se commuer en conte philosophique sans concessions, en fable abstraite et poétique (tel que le feraient le Tarkovski du Sacrifice, le Bergman du Septième sceau, ou plus récemment l'Albert Serra de Pacifiction et le Hu Bo d'An elephant...), foncez voir cela.
Et oui, foncez ! Car il ne faut surtout pas se faire spoiler ce film. Sachez en le moins possible.
Sirat se pose d'abord comme le récit banal d'un père à la recherche de sa fille, mais décale ce récit par l'univers qu'il explore : le monde des ravers. Et le décalage se dédouble car ces ravers ne sont pas sur une habituelle base militaire dans la Sarthe ou le Poitou, mais dans les paysages arides du Maghreb. Progressivement, puis brutalement, ce récit réaliste se mue en métaphore de notre condition humaine contemporaine. Lentement on quitte le voyage enivrant et presque hypnotique de ce père et son fils suivant partout ces 5 ravers à la recherche d'une fête en plein désert. Ce faisant, Oliver Laxe inverse les processus conventionnels de migration en envoyant des européens s'enfoncer dans le cœur de l'Afrique. Un plan saisissant traduit la multiculturalité de leur parcours, quand au milieu de nulle part, une femme regarde sur une télévision les pèlerins de la Mecque tournant autour de la Kaaba, avant qu'un savant effet de montage et de mixage mêle les chants du Maghreb aux beats de la techno.
Avec cette partie du récit, Oliver Laxe happe son spectateur dans les ambiances d'Afrique du Nord. Il nous immerge dans un univers assez méconnu, celui des fêtes techno, notamment par une bande-son exceptionnelle. On s'attache rapidement à ces 5 ravers et à leurs facéties, et ce, car ils sont vus à travers le regard d'un père et de son fils qui sympathisent graduellement avec eux. Le regard de l'enfant est particulièrement clé dans ce processus, car, comme souvent au cinéma, il induit une empathie plus grande.
Oliver Laxe dépasse le simple effet documentaire dans cette exploration, précisément car elle s'opère selon une trajectoire onirique, irréelle : pourquoi donc aller faire la fête au fin fond d'un désert de Mauritanie ?!? Jamais on n'avait entendu dire que les ravers faisaient cela, jamais je n'aurais cru cela possible. Tout devient donc irréel dans ces images de villages abandonnés en terre et en pierre, d'abris sous roche, de montagnes désertes, arides et escarpées.
Jusqu'à ce point de mon propos, je ne révèle rien, à peu près tout cela est dit ou suggéré dans la bande-annonce.
Mais bientôt le film change de dimension par une série de morts brutales et inattendues. Or le surgissement de la mort nous projette immédiatement dans une autre dimension, face à l’indicible. La mort accidentelle est bientôt rejointe par la mort métaphorique, en un décor où le paysage se transforme en champ de mines. Assumant désormais la forme de la fable tragique, Oliver Laxe traite de l'état du monde par cet espace abstrait où chacun risque sa vie, s'il ose hésiter. Seule l'insouciance (provoquée par la sidération de la mort d'un proche) vous permet d'y survivre
Dans un contexte contemporain où l'on semble assister au délitement du monde (crise écologique, montée des haines, guerre entre grandes puissances), Sirat apparaît comme le reflet quasi désespéré de la situation actuelle. La mort est partout, totalement injuste et révoltante ; sa soudaineté et sa brutalité nous sidèrent. C'est bien ce point de sidération qu'atteignent les personnages dans les dernières minutes de ce récit, devenant mutiques, rattrapés par les soubresauts du monde (la Troisième Guerre mondiale) qui les embarquent dans un train traversant le désert. Vers l'espoir ou vers le néant ? La fin est suffisamment ouverte pour que chaque spectateur formule sa propre hypothèse.
Métaphore désespérée, Sirat fait écho à d'autres œuvres majeures de ces dernières décennies : il entretient une parenté d'esprit avec Le Cheval de Turin (trajectoire vers l'apocalypse, traduite par l'aridité des paysages), Pacifiction (transposition exotique et donc onirique d'enjeux géopolitiques actuels) ou évidemment An elephant sitting still (récit réaliste se commuant en abstraction symbolique). Le thème de la quête d'une personne disparue qu'on finit par ne plus chercher (ici la fille) est une évidente référence à Antonioni et à son Avventura. Et comme la presse l'a remarqué, le film de Laxe a tout à voir avec Mad Max Fury Road. Lui aussi utilise la fuite nihiliste de camions dans le désert pour dire notre monde actuel. Mais Fury Road propose une issue inverse à Sirat. Au milieu du désert, Mad Max et Furiosa comprennent que cette fuite en avant ne mène nulle part. Ils restent maîtres de leur destin, et décident de faire demi-tour pour réparer le monde et le rendre plus juste. Sirat est infiniment plus désespéré puisqu'il nous montre des personnages désormais privés de tout libre arbitre, ballotés dans un train qui les mène dieu sait où.
À l'image de son compatriote Albert Serra, Oliver Laxe surgit dans le cinéma d'art et essai avec un film dont la mise en scène est tellement maîtrisée, tellement personnelle, tellement puissante qu'on la croit impossible pour un jeune cinéaste débutant. Ce "premier" film largement médiatisé est en fait l'aboutissement de tout un parcours cinématographique, comprenant Mimosas ou Viendra le feu (de même que Serra a surgi avec La mort de Louis XIV alors qu'il avait déjà plusieurs films à son actif). Il est toujours impressionnant de voir un cinéaste capable d'une telle maîtrise apparaître dans le paysage du cinéma mondial. Espérons que Laxe fera comme Serra qui a sans cesse confirmé depuis. D'ailleurs Tardes de Soledad me semblait être indépassable au rang du meilleur film de l'année 2025. Mais Sirat écrase tout : c'est le film d'une décennie, ou, avec celui de Hu Bo et si on accepte les ex-æquos, celui d'un quart de siècle.