Sirat s’annonce d’abord comme une expérience sensorielle fascinante. On se laisse happer par cette immersion presque hypnotique, portée par la beauté des images et la puissance de la musique. Mais très vite, le film se délite. Les personnages manquent de relief, de profondeur. Leurs motivations paraissent creuses : ils s’engagent dans une galère improbable, sans eau ni gasoil, pour rejoindre une soirée fantôme alors qu’ils sortent à peine d’une autre. Leur fuite face à un convoi militaire, aux raisons floues, achève de rendre la tension dramatique peu crédible. Le récit, réduit à un fil ténu, s’étire ensuite sans réelle inspiration.
On comprend que ces personnages se trouvent dans ce Sirat : des âmes en transit, suspendues entre la quête de transcendance et la chute dans le vide, le désert filmé comme un purgatoire. Les choix de narration reprennent presque littéralement la symbolique du Sirat : ses stations, ses épreuves successives, son passage au-dessus de l’abîme. Mais là où cette intention aurait pu nourrir une expérience incarnée, elle se réduit à un schéma illustratif. Le réalisateur cite le mythe, comme une succession d’étapes métaphoriques renvoyant point par point à ce qui est décrit dans le Coran, sans incarnation. Le film s’enferme ainsi dans des métaphores appuyées et un symbolisme creux, que de belles images ne font que lisser davantage.
D’après ce que j’ai lu, le Sirât est un passage vers le salut, un pont entre l’homme et Allah. Le film semble en rejouer la traversée : le père, lucide, parvient à franchir le champ de mines. Ayant accepté la perte, il accède au salut, tandis que les autres, engloutis par leurs illusions et leurs excès (jusqu’à cette absurde consommation de drogue), échouent symboliquement. Seul deux personnages désillusionnés, dépouillés de leurs désirs et de leur inconscience par les épreuves récentes, réussissent aussi à traverser. Mais concrètement, que s’est-il passé ? Presque rien. Ils franchissent le champ de mines et rentrent à la maison, après avoir abandonné leurs objectifs, aux motivations obscures.
In fine, on nous montre une jeunesse occidentale à la dérive, happée par ses désirs de fête et d’ivresse, incapable de comprendre les réalités du Maroc et plus largement du monde. Loin d’une utopie rave, c’est plutôt la chronique d’une ignorance qui se retourne contre ses propres acteurs, bardée d’opinions qui paralysent le récit.
Sous sa beauté plastique, Sirat laisse un goût d’inachevé. Le film cherche la transcendance mais s’y perd. Expérience sensorielle forte mais vide de chair et d’élan dramatique. Un film qui se contemple sans jamais se vivre.