Comment sortir du cauchemar absolu, comment pardonner tant de crimes injustement commis, avons-nous seulement fait une erreur, ou sommes tous coupables, enfin peut-on guérir de telles cruautés, ne sommes-nous pas à jamais condamnés? Rarement un film n'aura traité avec autant d'humilité et de profondeur d'un mal du XXe siècle, sans même osé l'avouer, celui du totalitarisme. C'est pourtant dans une société pourtant dénazifiée que Fassbinder réalise ce chef d'oeuvre, directement inspiré de "Tout ce que le ciel permet" de Douglas Sirk, lui-même un allemand exilé aux Etats-Unis. Voilà où l'amour est détruit, est impossible, torturé par la haine de l'autre, par les résidus de darwinisme social, l'idéologie des races, la peur de la contamination. L'amour est incompris, il est attaqué de toutes parts jusqu'à ce que le mouvement le plus beau en devienne le plus destructeur, et tel est, comme chez Douglas Sirk, le sens de cet amour impossible que d'être amené à disparaître le plus tôt possible, parce que tout le monde s'y oppose, parce que l'on refuse d'aimer ceux qui aiment, ceux que l'on aime. C'est ainsi que le dialogue s'opère, lui répondant presque, entre deux chefs d'oeuvre qui semblent ici se compléter l'un et l'autre, à la douceur de l'image de Sirk, celle de la tradition coupable, des mœurs impassibles, se colle celle de Fassbinder, l'agressivité exténuée sous la couleur vibrante, le jeu provocant, la nudité assumée, le nazisme en arrière fond, la division, la haine, la société malade d'un totalitarisme qu'elle n'est pas encore parvenue à effacer, parce qu'elle avait cru à ses principes destructeurs, parce que personne n'a encore vraiment (et peut-être ne doit-il pas) pardonner. Mais l'oeuvre prend une dimension nouvelle et inattendue dans le pardon, dans l’accommodement, c'est l'homme qui renaît ici. Le nazisme n'était plus qu'une pulsion, la raison peut agir, elle est là en tout cas, proche, accessible; et quelle émotion que de voir s'écrouler peu à peu la haine au profit de l'amour, l'amour oublié mais désormais retrouvé. Ce serait trop simple si l'on devait en rester là. Le grand mérite de Fassbinder est de nous faire ressentir cette complexité, cette situation impossible. Naïf celui qui aurait omis que l'on devient aussi ce que l'on fait de nous. Et l'immigré détesté, traité en monstre, ne peut que haïr lui-même, au point que la question de la réconciliation se pose encore. De nouveau le préjugé détruit. Aussi bien chez Douglas Sirk que chez Fassbinder, nous est rappelée l'importance de la tolérance, que le bien advient du bien, et que le mal fera toujours naître le mal. N'oublions jamais que le triomphe de l'amour est notre salut.