Une place pour Pierrot est né de la rencontre entre Hélène Médigue et le producteur Christophe Rossignon. Après avoir collaboré sur un documentaire (On a 20 ans pour changer le monde, 2018), le second a encouragé la première à revenir à la fiction en s’inspirant de son histoire personnelle avec son frère autiste. La cinéaste se rappelle : "Christophe a insisté pour que j’y réfléchisse. Quelques semaines plus tard, je lui ai répondu : 'Ok, mais à la condition que je développe un sujet vraiment universel…'. Traiter les conséquences de la différence, et combien ces expériences conditionnent notre identité : Qu’est-ce qu’être différent ?"
"Être différent, c’est éprouver des limites. Et chacun d’entre nous, au cours de son existence, est amené un jour à éprouver des limites. Que ce soit personnellement, en étant confronté à la maladie ou en accompagnant une personne fragile, dépressive, ou une personne en fin de vie, etc. C’est vraiment cet axe que j’ai posé, l’idée d’écrire une histoire avec cette dimension, créer un récit autour du lien à travers le retour à la vie d’un homme différent."
Pour incarner Camille, Hélène Médigue a choisi Marie Gillain, une actrice capable d’incarner à la fois force et fragilité, avec un équilibre entre masculin et féminin. Elle confie : "J’avais besoin d’une actrice qui représente toutes les femmes. J’aime chez elle l’équilibre du masculin et du féminin, qui se dégage naturellement. J’avais besoin d’une actrice forte et fragile, à la beauté authentique. Elle a à la fois une forme d’épure et un ancrage puissant dans la réalité."
"Le personnage de Camille est en colère, dans le contrôle, coupé de sa féminité. C’est une amazone au combat qui ne donne pas d’espace à sa nature profonde. Ce qu’elle traverse avec son frère et ses proches va l’inciter à se rencontrer à nouveau et peut-être déposer les armes…"
Le film a été tourné principalement à Paris et sur la Côte d’Opale. La distinction entre ces lieux était essentielle pour souligner l'opposition entre la densité urbaine de Paris, et la liberté organique des paysages naturels, reflétant ainsi les temporalités singulières des personnages. Hélène Medigue se rappelle :
"J’ai fait des choix très graphiques en filmant Paris et sa densité urbaine, sa pollution sonore, le rythme agressif parfois anxiogène d’une grande ville qui donne une sensation d’enfermement - une caméra sur pied, en longue focale -, en opposition au décor en bord de mer sur la Côte d’Opale - deux caméras à l’épaule - où la nature sauvage et ses éléments, la terre, la mer, le ciel, la puissance des marées et la force du vent apportent un souffle organique, libre."
Pour incarner Pierrot, Hélène Medigue a choisi Grégory Gadebois pour sa poésie et son jeu organique. Elle cherchait à éviter une représentation caricaturale de l’autisme et croyait qu’un acteur non-autiste pouvait mieux transmettre l’évolution subtile de son personnage. La cinéaste ajoute : "L’interprétation de Grégory est impressionnante, car il est toujours dans l’économie. D’un geste, d’un regard, sa présence irradie dans chaque situation."
"Il incarne ce qui n’est pas dit et nous délivre l’essentiel. Son écoute engage tout son corps. Grégory a très vite compris pourquoi je faisais le choix d’un acteur non-autiste pour ce rôle, car seul un interprète permettait de faire évoluer subtilement le retour à la vie du personnage et de permettre un processus d’identification pour le spectateur. Au fond, Pierrot raconte chacun d’entre nous."
Fidèle à son expérience documentaire, Hélène Médigue a tenu à impliquer des artistes autistes dans le tournage, ainsi que le docteur Hatuel qui joue son propre rôle : "J’ai adoré inventer un dispositif de tournage qui permet aux artistes autistes de vraiment s’impliquer dans un travail d’interprétation, de les réunir autour d’une même histoire, de les intégrer à une équipe professionnelle et de mettre en valeur leurs talents magnifiques. Et quels talents ! Les personnes autistes ont beaucoup à nous enseigner. Elles sont toujours à l’endroit de leur vérité."
Philippe Kelly a composé la bande originale du film en évitant d'illustrer les séquences. La musique devait renforcer l’évolution du récit sans tomber dans le pathos, utilisant des expérimentations sonores comme la scie musicale pour représenter le monde intérieur de Pierrot. Hélène Medigue explique : "Le film est très musical, il intègre dès le départ du scénario « la chanson de Pierrot » qui ponctue le récit. J’ai fait le choix de 'Ce n’est rien' de Julien Clerc qui symbolise avec beaucoup de force l’impermanence. Tout passe…"
"J’ai beaucoup écouté Bach pendant l’écriture du film. J’ai imaginé dès le départ du scénario la création de deux thèmes, que l’on pourrait décliner et qui symboliseraient à la fois la quête et le chemin de mes personnages, la répétition et la promesse pour chacun d’eux 'd’être au monde'. J’ai partagé ensuite avec Philippe Kelly plusieurs BO qui correspondaient à l’univers musical auquel j’aspirais. Notamment celle du film Corsage, composée par Camille, et celle de la série Succession, de Nicholas Britell."