Le film Moi, Laure de Sade propose un parcours étrange et passionnant : un documentariste engage une journaliste pour enquêter sur le grand amour du poète Pétrarque, l’inaccessible Laure. Comment Laure, « parfaite » aux yeux de Pétrarque, a t’elle pu enfanter à travers sa descendance du « monstrueux » Marquis de Sade ? (qui admirait d’ailleurs la poésie de Pétrarque nous apprend le film) C’est le fil conducteur de l’enquête que mènent le cinéaste et la journaliste, personnages de fiction, mais qui rencontrent des interlocuteurs bien réels (comme le descendant actuel du Marquis et donc de Laure). La « pureté » de l’amour purement littéraire de Pétrarque pour sa muse, contraste avec la « bestialité » sexuelle de l’oeuvre de Sade. Mais le film laisse penser que ce procès en monstruosité fait à Sade et à son oeuvre est la réponse hypocrite de toute une société à son analyse lucide et impitoyable du Pouvoir qui transforme inéluctablement ceux qui le détiennent en monstres. Le Pouvoir organise la société en prônant l’obéissance vertueuse à la Loi et/où à la Religion pour mieux couvrir perversement ses pratiques prédatrices, se permettant même de condamner ceux qui, comme Sade, (mais aussi Pétrarque que les intrigues de Cour rendaient malade) le mettent à nu.
Le film est une réflexion sur l’Art, et procède par contrastes : fiction et réalité, mémoire et oubli, morale et immoralité, vie et mort. C’est un vertigineux jeu de miroirs. Le documentariste et la journaliste, troublés, transformés par leur sujet, nouent une relation très particulière. Ils vont rejouer, dans une mise en abime inversée, les amours de Pétrarque et de Laure. En donnant la vie alors que la mort est à leur porte, ils vont permettre à la vie, vue ici comme une métaphore de l’art, à moins que ce ne soit l’inverse, de perpétuer la transmission de ce qui fut. Chacun, chacune, finit par disparaitre dans l’oubli du temps. Au delà des jugements moraux qu’il outrepasse viscéralement, l’Art, qu’il soit angélique ou transgressif est la seule chose qui demeure et peut, des siècles plus tard, agir sur nous comme un événement actuel, poignant, et bouleverser nos vies. C’est le message du film.