Sean Baker est un cinéaste qui sait capturer la marginalité avec une authenticité rare. Avec Anora, il nous plonge dans une histoire oscillant entre comédie dramatique, satire sociale et thriller émotionnel. Le film a de nombreux atouts : une mise en scène immersive, une performance centrale impressionnante, et une exploration pertinente des rapports de pouvoir et d’argent. Pourtant, malgré ces qualités évidentes, quelque chose empêche Anora de franchir le cap vers l’excellence pure.
Le plus grand point fort du film est sans aucun doute Mikey Madison. Son interprétation d’Anora est vibrante, pleine de nuances et de contradictions. Elle parvient à donner à son personnage une complexité qui dépasse les clichés habituels. Anora est à la fois rusée et vulnérable, opportuniste mais sincère, et c’est cette ambiguïté qui la rend fascinante à suivre. Dès les premières scènes, Madison impose un magnétisme indéniable, et son énergie porte le film sur ses épaules.
Baker, fidèle à son style, filme avec une approche brute et immersive. Tourné en 35 mm, Anora a ce grain particulier qui renforce l’impression de réalisme. Les rues de Brighton Beach, les clubs de strip-tease, les intérieurs cossus des oligarques russes sont captés avec un sens du détail remarquable. Il y a une volonté évidente de plonger le spectateur dans ce monde, et sur ce point, le film réussit sans effort.
Là où le film vacille, c’est dans son équilibre tonal. Il démarre sur un rythme enlevé, proche de la screwball comedy, puis bifurque progressivement vers un drame plus lourd, avant d’intégrer des éléments de thriller social. Cette multiplicité des registres, bien qu’intéressante, finit par créer une impression de flottement. Certains passages sont trop longs, d’autres semblent répéter inutilement des idées déjà établies. Le film a du mal à maintenir une ligne directrice forte, et cela nuit à son impact global.
Les personnages secondaires sont efficaces mais inégaux. Yura Borisov, dans le rôle d’Igor, livre une performance surprenante, apportant à son personnage une profondeur inattendue. En revanche, Vanya, joué par Mark Eydelshteyn, manque cruellement de relief. Il est un pur archétype du "fils à papa" immature, et le film ne cherche jamais vraiment à explorer ses contradictions. C’est dommage, car une dynamique plus nuancée entre lui et Anora aurait pu donner une autre dimension à leur relation.
Un autre point qui empêche Anora d’atteindre un niveau supérieur est sa résolution. Si le film évite les écueils du misérabilisme, il ne parvient pas totalement à surprendre. On anticipe assez rapidement l’évolution du personnage principal, et la conclusion, bien que logique, laisse un léger goût d’inachevé. On ressort du film avec le sentiment d’avoir assisté à une histoire bien racontée, portée par une actrice impressionnante, mais sans cette étincelle qui aurait pu la rendre véritablement mémorable.
En fin de compte, Anora est une œuvre qui vaut le détour, ne serait-ce que pour la performance exceptionnelle de Mikey Madison et l’œil acéré de Sean Baker sur la réalité sociale. C’est un film solide, souvent captivant, mais qui manque d’un élément pour le faire basculer du très bon au grand. On admire ce qu’il accomplit, on apprécie ce qu’il raconte, mais on ne peut s’empêcher de penser qu’il lui manque un dernier coup de génie pour véritablement marquer les esprits.