"Wonder Woman !"
Dans le morne paysage du cinéma indé américain (“Babygirl�, “The Substance�), le réalisateur américain Sean Baker fait figure de petit sapin trônant fièrement sous le rétroviseur intérieur d’une voiture. Il procure à l’habitacle, une fraîcheur bienvenue, une senteur neuve qui efface pour un temps au moins, les odeurs désagréables, voire nauséabondes. Avec “The Florida Project� (2017) et “Red Rocket� (2021), Sean Baker nous avait embarqués dans des récits sociétaux d’une Amérique trop souvent oubliée au travers de personnages trop souvent maltraités.
Les péripéties d’un acteur porno sur le retour dans “Red Rocket� en sont la preuve.
Mais avant cela, à quelques encablures de Disneyworld - symbole d'un capitalisme cannibale - à Orlando (Floride), c’est dans l’histoire de la petite Monnee (Brooklynn Prince), 6 ans et de sa maman célibataire Hallie (Bria Vinaite) que Sean Baker puisait toute sa force narrative faite de petits moments de grâce au sein d’un drame sous fond de crise du logement.
Sean Baker, l'œil rivé sur l’objectif, filme sans artifice, la rage de vivre, de ceux qui n’ont rien et qui ne sont rien ! Avec “Anora�, il ne déroge pas à sa règle du personnage en marge. Elle s’appelle Anora (Mickey Madison). Elle est strip-teaseuse dans un bar de nuit. Un rade comme le cinéma nous en abreuve depuis longtemps. Pour quelques dollars de plus, Anora peut se muer en escort-girl. Magnifique jeune femme à l’aura libre et pétillante et à la plastique parfaite, Anora est aux antipodes du cliché ambulant de la fille paumée et junkie soutenue par un mal toxique.
Anora est indépendante et rêveuse. Le grand amour semble frapper à sa porte, le jour (plutôt la nuit), où elle rencontre Ivan (Mark Eidelstein), le fils d’un oligarque russe. Le coup de foudre opère entre eux. L’insouciance de la jeunesse les poussera jusqu’au mariage à Las Vegas.
Très vite, malheureusement - si Anora est sûre de ses sentiments - pour Ivan en revanche, il ne s’agit que d’un énième jeu. Cet odieux fils à maman sans limite, biberonné à l’argent facile, dont la vie n’est que beuveries, drogues et autres, doit s’amender de ses excès en attendant l’arrivée de ses parents, eux-mêmes alertés par une bande de pieds nickelés lui servant de chaperons.
La confrontation d’avec Anora sera des plus explosives.
D’emblée, le spectateur est prêt pour un pétage de bouche, pour un cassage de nez en règle accompagnés de moult joyeusetés, d’autant que les chaperons n’ont pas l’air d’avoir inventé le fil à couper le beurre. La violence semble de mise, car dans les fantasmes des scénaristes US, qui dit oligarques russes, dit nécessairement bain de sang. Mais Sean Baker nous fait une autre proposition de cinéma.
Anora se fera certes bousculer, mais elle donnera le change. Palme d’Or du dernier festival de Cannes, cette pépite irrévérencieuse qui casse les codes, aussi inattendue qu’espérée se paye le luxe de balayer d’un revers de manche bon nombre de productions prétentieuses et formatées.