Vincent Maël Cardona a toujours été fasciné par les jeux de hasard et d’argent : "C’est quoi, quelqu’un qui joue au loto, dans un bar, aujourd’hui ? Avec l’idée qu’il y a quelque chose d’assez décisif dans le fait de jouer, de gratter, d’imaginer gagner. C’est un geste qui se passe dans la rue, le matin, le soir, dans des cafés et qui concerne tout le monde."
"C’est à la fois socialement totalement accepté, anodin, courant, et en même temps, légèrement dévalorisé, un peu douteux. On se dit que c’est un peu idiot de jouer parce qu’on sait très bien qu’on n’a aucune chance de gagner", confie le metteur en scène, en poursuivant :
"Et, en même temps, ce n’est pas vrai, on a bien une chance de gagner. Une infime chance. Mais il est évidemment déraisonnable de se raccrocher à cette idée. Enfin il y a quand même une notion de croyance. Ceux qui y croient et ceux qui n’y croient pas."
"Et puis je tombe sur un livre, déroutant, de Christophe Tarkos : « L’Argent », un long poème de quarante pages qui ressasse de manière magnifique comment « l’argent est la valeur sublime », comment l’argent conditionne intégralement notre rapport aux autres et au monde, comment nous ne pouvons pas nous dégager de son prisme."
"Alors je repense à la loterie et je ne la vois plus comme un phénomène isolé mais comme un symptôme d’une condition commune, peut-être le symptôme le plus évident, le plus transparent de notre rapport « englué » à l’argent ou à la fortune comme ultime recours pour se sauver dans un monde réduit à sa dimension matérielle."
Le Roi Soleil a été présenté en Séance de Minuit au Festival de Cannes 2025. Vincent Maël Cardona est un habitué de la croisette, puisque Les Magnétiques, son premier long, a été sélectionné à la 53ème édition de la Quinzaine des réalisateurs, où il a remporté le prix SACD de la Quinzaine.
Le film est né en 2012, d’échanges entre Vincent Maël Cardona, le chef opérateur Brice Pancot et l’ingénieur du son Samuel Aïchoun. Dès le départ, ils imaginaient ce projet comme un prétexte à mise en scène. Le huis clos s’est imposé comme le terrain idéal pour expérimenter la forme.
Le bar-tabac, conçu avec Marion Burger, est modulaire et symbolique. Il évolue avec les personnages. La salle principale est une version stéréotypée du PMU, la cuisine évoque le cinéma asiatique, la cave rappelle l’esthétique de l’horreur américaine des années 70, et l’arrière-salle, sans murs mais avec des rideaux noirs, devient un espace baroque de fiction pure, inspiré du studio de Dogville.
L’arrière-salle, ancien dancing reconverti, devient le théâtre de la déréalisation des personnages. Elle symbolise le moment où ils sombrent dans la fiction. Ce lieu sans murs est conçu comme une matrice fictionnelle, un espace "où l’on se réfugie, mais où l’on va mourir aussi". Seule la borne lumineuse de la Française des Jeux reste allumée, accentuant la tension entre fantasme et réalité.
Le film devait initialement s’ouvrir sur un prologue historique : l’introduction de la loterie nationale sous Louis XV. Ce passage a finalement été déplacé à la fin du film pour créer un effet de boucle ironique. Le récit commence plutôt avec un chien errant qui fait le lien entre Versailles et le bar-pmu, incarnant le Hasard.
Le casting n’a pas été pensé comme représentatif a priori, mais est né de rencontres. Pio Marmaï et Sofiane Zermani ont auditionné le même jour pour le même rôle : Cardona a décidé sur-le-champ de les faire jouer ensemble. Par ailleurs, la diversité s'est également imposée par le choix de confier la gérance du bar à un personnage asiatique (Xianzeng Pan), pour ancrer le récit dans la France contemporaine, multiculturelle.
Bien que Le Roi Soleil mobilise des éléments de polar ou de film d’action (coups de feu, sang, flics, etc.), il n’en respecte pas les règles. Vincent Maël Cardona explique : "Il y a une vraie exigence technique dans le cinéma de genre dans le sens où c’est un cinéma très codifié, une sorte de cahier des charges à respecter avec ses passages obligés à réinterpréter et ses moments de bravoure guettés à la loupe. Mais la vérité c’est que je ne m’y confronte pas vraiment. Le film joue avec l’imagerie du film de genre parce qu’il met en scène des fantasmes de fiction : le bar, le ticket gagnant, le couple de flics, la serveuse, la propriétaire, les coups de feu, les morts, le sang, le juke box.
"Mais ça n’est pas un film de genre. On joue sur les images qui peuplent nos imaginaires, qui sont déjà là. Et on essaye de leur faire dire autre chose. Non pas juste que la fiction c’est drôle mais que la fiction c’est aussi un opium puissant, une forme de délire, un rapport de force avec la réalité."