Lucas Belvaux ne pouvait pas être mieux servi que par lui-même. En adaptant son propre roman éponyme, il était inévitablement le mieux placé pour ne pas le trahir. Pendant presque 2h, Belvaux nous embarque dans une histoire folle d’argent et de violence, parsemé ça et là de quelques notions moins palpables, comme le sens de l’honneur par exemple. Son film passe bien, la bande originale est discrète et agréable à l’oreille, même si je pense que certaines longueurs, certaines scènes silencieuses, limites contemplatives, peuvent dérouter un public venu chercher un film de suspens et d’angoisse au vu du pitch et de la bande annonce.
Autant le dire tout de suite, de violence il y a (un peu), mais de suspens pas vraiment car ici, c’est l’idée de la chasse à l’homme qui occupe le centre du film, plus que la chasse elle-même. Ici ou là on voit fugacement des petits flashes back ultra courts (essentiellement sur le personnage de Madame) et des petites pastilles que l’on interprète (à tort) comme des flashes forward. On s’en rend assez vite compte, c’est petites scènes ne sont pas des spoilers de la fin du film mais des fin éventuelles, des possibilités de fins.
La photographie du film, au début sombre, devient de plus en plus lumineuse au fuir et à mesure de l’évolution du personnage de Skender. A la rue au début du long métrage, il bénéficie d’une avance sur ces 3 millions qui lui permet de renouer avec ses fils, avec sa compagne et de retrouver un sens à sa vie. Cela pourrait accréditer l’idée que l’argent arrange tout, c’est aller un peu vite. Le scénario du film, comme le roman, est davantage une exploration. Trois psychés fracassées (quatre avec Manon, mais c’est moins aigu chez elle) par la violence et qui cherche à y survivre. Max et Skender ont été légionnaires puis mercenaires, des horreurs ils en vus et subis plus que leur compte. Le premier s’est oublié au service total d’une femme riche, le second à sombré.
Madame a littéralement été achetée par un riche occidental alors qu’elle était très jeune (et Dieu sait ce qu’il est advenu, le scénario ne dit rien du coup on imagine le pire), elle aussi a subit des violences, psychologiques à minima.
Ces trois cabossés se retrouvent autour de ce deal abominable, avec au centre de la table non pas la notion d’argent mais la notion de prix. Combien pour sacrifier sa vie, combien pour sacrifier son frère d’arme, combien pour sacrifier son âme ? Entre les retours en arrières
et les fins alternatives
, on assiste à la résurrection d’un homme qui retrouve les siens, pendant que de l’autre côté Max et Madame, en se préparant intensivement pour la chasse, vacillent de plus de plus sous le poids du doute. Max notamment, le personnage le plus insondable, semble être le premier et le seul à entrevoir au bout d’un moment la folie de l’entreprise de Madame et la soumission de Skender. Il y a une sorte d’inversion entre la proie et le chasseur, purement psychologique, durant tout le film. La fin va sans doute pas mal dérouter si on n’a pas lu le roman, je peux le comprendre, je peux même comprendre qu’on la trouve frustrante. Le casting est sans doute le plus grand atout du film de Lucas Belvaux, avec Niels Schneider en première ligne. Très sobre, assez mutique au début, il devient nettement plus solaire au fil des scènes, il lui arrive même de sourire dans quelques scènes, c’est dire ! Ramzy Bedia et surtout Linh-Dan Pham forment un duo insondable. Elle commande et lui obéit, en apparence. Mais ce n’est pas si simple, leur existence et leur psychologie sont imbriquées et ils parviennent très bien à distiller cette impression de léger malaise, parce qu’au final à aucun moment on n’aura vraiment compris comment marche ce couple étrange. Quant à Déborah François, dans un rôle plus franc du collier (le seul personnage avec des valeurs saines, les pieds bien sur terre), elle est adorable. Autant que le roman dont il est tiré, « Les Tourmentés » donne l’impression d’un film qui tourne autour d’un sujet crucial sans jamais y aller franchement. Il est tant question d’argent dans ce film que cela masque la vraie valeur des choses de la vie : l’amour, la confiance, l’amitié, la loyauté. Il est des choses que l’argent ne peut acheter, c’est au fond le message simple mais essentiel du film de Lucas Belvaux.