The Mandalorian and Grogu est un film que j’aurais aimé aimer davantage, parce qu’il arrive avec tout ce qu’il faut pour réveiller une vieille tendresse de spectateur : un duo devenu immédiatement iconique, une galaxie familière mais encore assez vaste pour promettre des détours, un cinéaste qui connaît parfaitement les boutons émotionnels de son univers, et ce plaisir très simple de retrouver Star Wars sur grand écran après des années où la saga semblait avoir élu domicile dans le confort du streaming. Il y a, dès les premières minutes, quelque chose de rassurant dans cette façon de renouer avec Din Djarin et Grogu sans chercher à tout réinventer. Le film sait qu’il tient une relation forte, presque élémentaire, entre un guerrier taiseux et un enfant qui comprend le monde par regards, gestes et petites catastrophes. Cette relation continue de fonctionner, parce qu’elle repose sur un contraste limpide : l’un porte une armure pour ne rien laisser paraître, l’autre n’a presque pas besoin de parler pour tout exprimer.
Le problème, c’est justement que le film semble parfois croire que cette évidence suffit. Jon Favreau livre une aventure honnête, souvent plaisante, jamais vraiment désagréable, mais rarement surprenante. On sent l’envie de produire un vrai spectacle de cinéma, avec des décors plus amples, des créatures plus nombreuses, des scènes d’action plus longues, un sens de l’échelle plus marqué. Pourtant, sous cette surface plus grande, la structure garde quelque chose d’épisodique. L’histoire avance comme une mission supplémentaire, mieux emballée, plus chère, plus brillante, mais pas forcément plus nécessaire. On retrouve le plaisir de l’escorte, de la traque, du contrat ambigu, du détour par une planète peu recommandable, de l’alliance fragile avec une institution galactique qui prétend remettre de l’ordre dans un univers encore plein de ruines. C’est agréable, mais on attend d’un film Star Wars autre chose qu’une efficacité polie.
Le long métrage fonctionne le mieux quand il assume sa nature de western spatial. Din Djarin, silhouetté comme un samouraï fatigué dans une galaxie trop bureaucratique pour lui, reste une présence superbe. Il n’a pas besoin de grands discours pour imposer un monde : un mouvement de casque, une main près de l’arme, une manière de se placer entre Grogu et le danger suffisent. Pedro Pascal, même dissimulé derrière le beskar, continue de donner au personnage une forme de mélancolie sèche, presque paternelle, qui évite au Mandalorien de devenir une simple figurine de luxe. Grogu, de son côté, est toujours cette anomalie miraculeuse : trop mignon pour être honnête, mais trop bien utilisé dans certains moments pour être réduit à une peluche commerciale. Il y a des instants où le film retrouve grâce à lui une innocence très pure, une drôlerie de cinéma muet, un rapport presque burlesque au chaos. Dès que Grogu observe le monde avec son mélange d’émerveillement, de faim et de puissance incontrôlable, le film respire mieux.
Mais cette respiration est aussi un piège. Le film s’appuie tellement sur le charme de Grogu qu’il finit parfois par l’utiliser comme une béquille émotionnelle. Quand une scène menace de devenir trop mécanique, un regard, un gag ou une petite réaction vient ranimer la salle. Cela marche, bien sûr. Ce serait mentir de prétendre le contraire. Mais cela donne aussi l’impression que le film connaît trop bien ses propres recettes. Il sait exactement quand attendrir, quand faire sourire, quand relancer l’attachement. Cette précision enlève une part de spontanéité. On ne découvre plus Grogu : on le reconnaît. On ne s’étonne plus de Din Djarin : on retrouve ses gestes. Le plaisir existe, mais il est souvent celui de la familiarité plus que celui de l’aventure.
L’arrivée de nouveaux personnages donne au récit un peu d’air, notamment parce que Sigourney Weaver apporte une autorité immédiate à un univers qui a toujours aimé les figures militaires ambiguës, les officiers secs, les responsables politiques qui parlent d’ordre avec les mains déjà pleines de compromis. Sa présence donne de la tenue au film, même si son personnage reste moins profond qu’il ne pourrait l’être. Jeremy Allen White, en Rotta le Hutt, apporte quant à lui une curiosité inattendue : le film a le mérite d’essayer de déplacer notre regard sur une espèce que la saga a longtemps associée à la lourdeur, au crime et à la caricature grotesque. Cette idée est l’une des plus intéressantes du projet, parce qu’elle montre que Star Wars peut encore agrandir son monde sans forcément ressortir les mêmes mythologies de Jedi, de lignées cachées et de sabres laser chargés de destin. Malheureusement, cette piste reste traitée avec une prudence qui frustre un peu. On aperçoit un film plus bizarre, plus audacieux, plus organique, puis le récit revient dans le couloir confortable du divertissement familial bien balisé.
C’est peut-être là que The Mandalorian and Grogu révèle sa limite principale : il veut être un événement, mais il pense souvent comme un prolongement. Il a les moyens du cinéma, la promotion du cinéma, l’échelle du cinéma, mais il conserve une modestie dramatique presque télévisuelle. Ce n’est pas forcément un défaut en soi ; après tout, The Mandalorian a trouvé son identité dans cette modestie, dans ces histoires de frontières, de primes, de villages à protéger, de monstres à éviter et de codes d’honneur bricolés. Mais au cinéma, cette modestie réclame une mise en scène plus tranchante ou une émotion plus dangereuse. Ici, tout est propre, solide, compétent, parfois très beau, mais rarement habité par le sentiment que quelque chose d’irréversible est en train de se jouer.
Les scènes d’action sont agréables, lisibles, souvent bien rythmées. On sent le savoir-faire de Favreau, son goût pour les corps en mouvement, les chocs métalliques, les créatures tangibles, les poursuites qui avancent sans devenir illisibles. La musique de Ludwig Göransson continue d’apporter une identité forte, avec cette manière de mêler l’élan mythique de Star Wars à une couleur plus tribale, plus solitaire, presque primitive. Visuellement, le film offre quelques images qui rappellent pourquoi cet univers garde une puissance immédiate : une silhouette casquée devant l’immensité, une machine qui surgit du sable ou de la brume, une foule extraterrestre qui donne l’impression d’une civilisation entière esquissée en arrière-plan. Mais entre ces fulgurances, beaucoup de plans semblent surtout destinés à confirmer que nous sommes bien dans Star Wars. Le film accumule les textures, les clins d’œil, les espèces, les gadgets, les architectures, sans toujours transformer cette abondance en vertige.
Il y a quelque chose de profondément paradoxal dans cette œuvre. Elle est généreuse, mais pas très ambitieuse. Elle est divertissante, mais pas vraiment marquante. Elle respecte ses personnages, mais les déplace moins qu’elle ne les promène. Elle comprend l’ADN de The Mandalorian, mais peine à justifier totalement son passage au format cinéma. On ne peut pas lui reprocher de trahir son public : au contraire, elle lui donne exactement ce qu’il est venu chercher. Peut-être même trop exactement. C’est un film qui coche beaucoup de cases avec une efficacité rassurante, mais qui prend rarement le risque de rater quelque chose. Or Star Wars, dans ses meilleurs moments, a toujours eu besoin d’un peu de déséquilibre : une grandeur naïve, une bizarrerie assumée, une émotion excessive, une idée folle, un pas de côté qui donne soudain l’impression que la galaxie est plus vaste que prévu.
Je suis sorti de la séance partagé entre plaisir et frustration. Plaisir, parce que Din Djarin et Grogu restent attachants, parce que l’univers garde une beauté de vieux conte spatial cabossé, parce que certaines scènes possèdent une vraie efficacité d’aventure populaire. Frustration, parce que le film semble constamment sur le point de devenir plus singulier, puis choisit presque toujours l’option la plus sûre. Il y a assez de cœur pour qu’on s’y attache, assez de spectacle pour qu’on ne s’ennuie pas, assez de charme pour qu’on pardonne beaucoup. Mais il manque cette étincelle qui transforme un retour attendu en moment indispensable.
The Mandalorian and Grogu n’est ni l’échec que certains redouteront, ni le grand réveil cinématographique que la saga semblait promettre. C’est une aventure correcte, parfois savoureuse, souvent aimable, portée par deux personnages que l’on a toujours envie de suivre, mais freinée par une impression persistante de confort. Le film ressemble à son héros : solide, protégé, efficace, difficile à détester. Mais contrairement à lui, il aurait gagné à retirer un peu son armure.
Spoilers:
J’ai aimé une partie de ce que propose The Mandalorian and Grogu, mais j’ai surtout eu l’impression de regarder un objet coincé entre deux formats, trop confortable pour devenir un grand film d’aventure et trop étiré pour retrouver l’efficacité sèche des meilleurs épisodes de la série. Jon Favreau connaît évidemment son terrain de jeu : les armures brillent, les créatures ont du poids, Ludwig Göransson redonne de l’ampleur à chaque envolée, et le duo Din Djarin/Grogu conserve cette tendresse minimale, presque primitive, qui a fait le charme du Mandalorian originel. Quand le film assume son côté western spatial, avec ses missions de mercenaire, ses bars crasseux, ses accords louches avec la Nouvelle République et son humour de contrebande, il retrouve par instants quelque chose de très simple et de très plaisant : un père casqué, un enfant muet, un vaisseau, une dette, un danger.
Le problème, c’est que le passage au cinéma demande plus qu’un budget, un logo Star Wars et quelques plans calibrés pour l’IMAX. L’intrigue autour de Rotta le Hutt, héritier encombrant de Jabba devenu gladiateur musclé sur Shakari, a de bonnes idées sur le papier. Transformer les Hutts en autre chose que des limaces mafieuses statiques est même l’un des gestes les plus inattendus du film. Rotta, avec sa voix de Jeremy Allen White, son envie d’échapper au poids de son nom et son ridicule vaguement touchant, aurait pu devenir un vrai personnage de cinéma. Mais le film n’ose jamais creuser assez loin. Il effleure l’idée d’une succession criminelle, d’un vide politique dans la pègre galactique, d’une Nouvelle République déjà incapable de comprendre ce qu’elle dérègle, puis il préfère revenir à ce qu’il sait faire : bagarre, poursuite, Grogu qui fait une mimique, référence, explosion, retour au calme.
Il y a pourtant de vrais morceaux de plaisir. L’arène de dejarik grandeur nature est une idée délicieuse, presque enfantine dans le bon sens du terme, comme si Favreau vidait son coffre à jouets Star Wars sur le tapis du salon. Les passages avec les Twins sur Nal Hutta ont une texture plus sale, plus organique, qui manque souvent aux productions Disney récentes. Sigourney Weaver apporte à la colonel Ward une autorité tranquille, même si le scénario la transforme trop vite en fonction narrative : elle est là pour donner une mission, réapparaître au bon moment, officialiser la bonne conscience du film. Din Djarin, lui, reste une silhouette formidable, mais une silhouette qui commence à tourner autour d’elle-même. Le voir perdre son casque sans que le geste ait vraiment le poids religieux d’autrefois est intéressant, parce que cela raconte une évolution intime du personnage ; c’est aussi frustrant, parce que le film traite cette évolution comme un gag efficace plus que comme une fracture intérieure.
Ce qui m’a le plus gêné, c’est cette sensation permanente d’absence de gravité. Tout est censé compter : la capture de Commander Coin, la trahison des Twins, la survie de Rotta, le sacrifice de Mando dans les marais de Nal Hutta, l’intervention de Grogu, la destruction du palais hutt, la mort grotesque des Twins dévorés par leur propre dragonsnake albinos. Et pourtant, presque rien ne semble peser après coup. Le film détruit pratiquement un pan entier du pouvoir hutt, mais le fait avec l’air de nettoyer un décor avant la scène suivante. Din manque de mourir, mais l’émotion est aussitôt rangée dans la boîte à outils habituelle. Grogu le sauve, le statu quo revient, le vaisseau repart, la galaxie peut continuer son grand rangement administratif.
Grogu est à la fois la grande force et la grande limite du film. Chaque apparition fonctionne, parce que le personnage reste une trouvaille de design, de rythme et d’émotion muette. Il suffit d’un regard, d’un geste de la Force, d’un moment où il grignote au milieu du chaos, pour que la salle se détende. Mais le film s’appuie tellement sur cette évidence qu’il finit par donner l’impression de ne plus savoir quoi raconter d’autre. Grogu n’est plus seulement un personnage : il devient un mécanisme de relance affective, un bouton que le film presse dès qu’il sent que l’attention baisse. La séquence où il veille sur Mando empoisonné aurait pu être magnifique si elle avait accepté le silence, l’angoisse, l’attente. Elle reste attachante, mais elle paraît programmée pour être “adorable” avant d’être bouleversante.
Visuellement, c’est souvent solide, parfois beau, rarement renversant. Le film a l’échelle, mais pas toujours la mise en scène qui justifie cette échelle. Certaines scènes d’action sont lisibles, rythmées, agréables, avec ce plaisir très concret de voir le beskar encaisser, les armes claquer, les monstres surgir. D’autres ressemblent à des attractions parfaitement huilées, conçues pour produire de la reconnaissance plutôt que de la surprise. On sent l’amour sincère de Favreau pour les créatures, les maquettes, les clins d’œil, les vieux jouets Kenner et les coins secondaires de la mythologie. Cet amour est respectable, parfois contagieux, mais il peut aussi devenir une forme de collectionnisme : le film montre beaucoup, cite beaucoup, connecte beaucoup, sans toujours transformer ces éléments en émotion neuve.
Je ne peux pas dire que je me sois ennuyé. Je ne peux pas dire non plus que j’aie senti Star Wars revenir par la grande porte. The Mandalorian and Grogu est un film sympathique, généreux par endroits, techniquement carré, porté par un duo toujours attachant et par quelques idées de monde vraiment amusantes. Mais c’est aussi un film étonnamment petit dans ses ambitions dramatiques, presque timide sous son armure. Il veut être une aventure familiale, un épisode de luxe, un retour événement, une passerelle vers la suite, une récompense pour les fans et une porte d’entrée pour les autres. À force de vouloir remplir toutes ces fonctions, il oublie de devenir nécessaire.
Je suis sorti avec le sourire de quelqu’un qui a retrouvé des compagnons de route, mais aussi avec la légère déception de n’avoir traversé qu’une belle mission secondaire. Le film a du cœur, du savoir-faire, quelques éclairs de vraie fantaisie, et une compréhension sincère de la relation entre Din et son fils adoptif. Il lui manque simplement ce vertige, cette blessure, ce risque qui transforme une aventure correcte en souvenir durable. C’est un Star Wars qui se regarde sans douleur, qui se défend avec affection, qui amuse souvent, mais qui laisse derrière lui une question un peu cruelle : si même le retour au cinéma de Mando et Grogu ressemble à un très bon contenu prolongé plutôt qu’à un grand film, est-ce encore la galaxie qui s’est agrandie, ou seulement la plateforme qui a changé d’écran ?