Qui est le film ?
Cinquième long-métrage de Tristan Séguéla après des comédies d’efficacité très variable, Mercato se présente comme son virage dramatique. Ici, le film entend plonger dans les arcanes du foot-business contemporain, en suivant Driss, un agent de joueurs criblé de dettes et pris dans la spirale spéculative d’un transfert in extremis. Le pitch suggère un croisement entre Uncut Gems et une critique du capitalisme sportif.
Mais très vite, Mercato montre qu’il est incapable de tenir sa triple promesse. Ce n’est pas un thriller (il manque d’enjeu et d’intensité), ce n’est pas un film de personnage (Driss n’évolue pas), et ce n’est pas non plus une critique politique (tout est réduit à des généralités illustratives).
Que cherche-t-il à dire ?
Mercato prétend dénoncer la marchandisation des corps dans l’univers du football, en exposant la brutalité des logiques financières qui gouvernent les destins individuels. Il veut pointer l’absurdité d’un monde où le sport est devenu flux boursier, et où les valeurs humaines (filiation, loyauté, intégrité) sont écrasées par l’urgence du deal. L’intention est louable, mais elle reste au stade du postulat.
Le film n’explore rien. Il plaque des intentions sans jamais les incarner. La "critique" du système se limite à montrer quelques hommes en costards qui lèvent les yeux au ciel en parlant millions. Quant à Driss, il n’incarne pas une contradiction morale : il traverse le récit comme une silhouette agitée, sans profondeur, sans ambiguïté. Le projet du film, s’il existe, reste flou, vaguement théorique, inabouti.
Par quels moyens ?
Le film veut restituer l’urgence : travellings hâtifs, zooms instables, cadre à l’épaule dans les couloirs, gros plans tremblés sur les visages. Mais cette agitation ne produit aucune intensité. À force de tout surligner par le mouvement, la mise en scène se vide de tension. Le rythme n’est pas tendu, il est confus. Le film confond vitesse et nerf, mouvement et dramaturgie.
Les coupes s’enchaînent sans respiration, les scènes commencent souvent trop tard et se terminent trop tôt. Ce montage, censé créer de la nervosité, empêche en réalité tout développement psychologique ou politique. Un appel, un plan d’avion, un champ-contrechamp expéditif : Mercato ne construit pas des situations, il juxtapose.
La bande-son électronique tente de créer une ambiance stressante à la Safdie Brothers, mais elle finit par jouer contre le film : elle mime l’urgence que l’image ne parvient pas à installer.
La relation entre Driss et son fils est censée offrir une ligne émotionnelle au film. Mais cette trame, jamais creusée, repose sur deux ou trois scènes maladroites (un appel vidéo, un match de foot dans un parc). Ni les dialogues ni la direction d’acteur ne donnent chair à ce lien. Ce qui devrait porter la charge affective du film reste au niveau de l’intention illustrative.
Où me situer ?
Je regarde Mercato avec une profonde frustration. Le sujet est brûlant, le cadre est riche (sport, géopolitique, corruption, morale), mais rien n’en est tiré. Le film se contente d’accumuler des signes : des écrans, des appels, des drapeaux, des billets, des stades, sans jamais construire un point de vue.
Le problème n’est pas que Mercato soit imparfait, mais qu’il soit paresseux. Il prétend faire critique en posant une caméra sur une situation. Il croit faire cinéma en accélérant le rythme. Il pense faire humain en montrant un enfant triste. Rien de tout cela ne suffit.
Je n’attends pas d’un film qu’il ait raison, mais qu’il sache ce qu’il fait avec ses images. Or ici, tout est flou. L’angle moral est dilué, le regard est lâche, la mise en scène est illustrative. Mercato échoue à construire une pensée par le cinéma.
Quelle lecture en tirer ?
Mercato n’est pas un mauvais film parce qu’il est désagréable à regarder mais parce qu’il ne regarde rien. Il survole un système. Il répète des idées qu’on entend partout, sans jamais les incarner dans une forme, une scène, un geste. Il illustre un discours déjà connu, mais ne le questionne pas, ne le confronte pas à des images.
Une occasion manquée. Pas raté parce qu’imparfait, mais parce que superficiel. À vouloir dire beaucoup, Mercato ne montre rien.