Ce film a pour sujet l’assistance au suicide.
Il ne traite pas le sujet, c’est son moindre défaut.
Ingrid -Julianne Moore-, une romancière connue, rencontre à New York une ancienne collègue. Elles renouent leur amitié. Cette amie, Martha (Tilda Swinton), grande reporter de guerre, est gravement malade.
[Spoiler] Quand l’issue de sa maladie va devenir irrémédiable, Martha va demander à son ancienne amie, l’écrivaine, Ingrid de rester près d’elle (dans « la chambre d’à côté ») dans une maison en forêt près de New York jusqu’à ce qu’elle ait avalée la pilule mortelle. [Fin du spoiler]
Ce film souffre à mon avis de nombreux problèmes.
Les voici, et je sens bien que je parle à contre-courant car toute la critique, de Télérama aux Cahiers en passant par Le Monde et les Inrrock semble dithyrambique.
1- Pour traiter l’assistance au suicide, sujet qui semble passionner le cinéaste Almodovar, il aurait fallu que les aspects et les enjeux juridiques et judiciaires de cette question soient posés clairement. Quelle est la loi dans l’État de NY ? Quelle est l’inculpation possible ? Comment se défendre et pourquoi, sur quel fond de Droit ? Certes en 15 minutes à la fin ces questions sont abordées très rapidement, mais pas clairement, d’une façon totalement bâclée.
2- C’est subjectif mais le milieu de haute bourgeoisie intellectuelle de Manhattan, habitant de somptueux appartement de la 5ème avenue ou des superbes maisons d’architecte perdues dans la nature (mais à deux pas de NYC) que l’on ne cesse de voir dans W Allen m’énerve fondamentalement. D’autant plus que tout cet étalage de biens immobiliers nuit à la question principale.
3- Le style cinématographique d’Almodovar, nerveux, scintillant, parfois provocateur et violent, utilisant des mouvements de caméra insolite et surtout des couleurs volontairement excessives, style qui fonctionne si bien dans ses comédies acides post-movidà, tombe ici complètement à plat. On ne cesse de voir les deux visages des deux amies en gros plans sous différents angles, ce qui finalement n’apporte rien.
3- Les dialogues pèchent. Quand on est près d’une personne proche très malade, dont l’issue de la maladie est connue, on tâche d’être humain, compatissant, sympathique, gentil. Ça tombe toujours à côté mais au moins ça crée autour d’elle une sorte de coussin d’amour sur lequel elle peut éventuellement se reposer, même avec des moments de révolte de sa part (c’est du vécu). Évidemment, les qualité des mots, la nature des phrases, la structure des idées que l’on exprime est constituée presque exclusivement de poncifs, de banalités, de phrases toutes faites (même si on les pense très fort). Cela constitue les pires dialogues de cinéma. Bergman l’avait compris dans Persona (1966, un film sur la souffrance mentale d’une actrice) : il avait choisi le silence.
4- Dans ces conditions, l’intrigue se languit, stagne, les interprètes se perdent, le spectateur s’ennuie. C’est terrible quand on pense à la gravité du sujet et à la qualité des actrices. Certes le cas de Julianne Moore est plus grave car, en général, si on ne la dirige pas d’une main très ferme, elle se contente en permanence d’un petit sourire charmant qui finit par devenir complètement ridicule. Or, Aldmovar n’est pas toujours très percutant dans sa direction d’acteur assez lâche.
Le cas de Tilda Swinton est évidemment différent puisque son travail et son art, quel que soit le sujet, le genre, le type de réalisateur (de Shakespeare à la comédie absurde, le gothique ou la science fiction) est toujours parfait, puissant, intransigeant. Elle n’a pas besoin de conseil : ni ici où son courage et sa sobriété (et peut-être aussi un peu de machiavélisme) font pleurer immédiatement, ni ailleurs. Mais on ne peut pas s’empêcher que toute cette débauche de talent de comédienne par Tilda Swinton se fait en pure perte : Martha tourne en rond pendant une heure et demi.
5- Pour compléter cet échec, la narration tourne au mauvais mélo en raison de la musique sirupeuse « inspirée » par l’adagietto de Malher (Vème symph) qui accompagne le moindre geste ou le moindre mot des actrices.
On se prend à rêver de ce qu’aurait pu faire d’un tel sujet Joanna Hogg avec son style épuré.
Passons : le cinéaste a pris un sujet qui ne lui convient pas, la grandeur d’Almodovar qui nous a tant fasciné par la causticité de ses tragicomédies corrosives pendant l’après-Franco et celle de Tilda - apte on le sait (un peu comme Isabelle Huppert) à toutes les transformations (formidable quand elle joue aussi la fille de Martha) - en sortent intactes, même pas égratignées.