Qui est le film ?
Après Paterson, The Dead Don’t Die ou Coffee and Cigarettes (dont il s'apparente le plus), Father Mother Sister Brother promet peu et tient cette promesse à la lettre. Observer des enfants adultes confrontés à leurs parents ou à leur absence. Explorer ce qui circule encore ou non, entre des êtres liés par le sang mais séparés par le temps, les choix, les silences. Ici, juste trois segments autonomes, reliés par un thème aussi universel que miné : la famille.
Par quels moyens ?
Comme toujours chez Jarmusch, le refus de l’événement agit comme un principe organisateur. Le déplacement en voiture, l’attente, le silence, la conversation qui n’aboutit à rien. Là où le cinéma à tendance à dramatiser les conflits familiaux par l’affrontement, la révélation ou l’explosion émotionnelle, Jarmusch observe leur forme la plus courante et la plus douloureuse : l’inadéquation. Rien n’arrive, au sens spectaculaire. Qui plus est, Jarmusch met juste en présence des états relationnels comme somme d'événements passés sans l'expliciter.
Le premier segment, centré sur le père, repose entièrement sur le malentendu. La mise en scène capte finement l’angoisse d’un retour, la difficulté d’entrer à nouveau dans un espace familial. Le film capte ce moment où l’on se prépare à affronter un parent sans savoir exactement ce que l’on attend de lui. Tom Waits incarne un père qui ne correspond à aucune des catégories que ses enfants projettent sur lui. Cette indétermination est intéressante mais elle reste cantonnée à un seul registre. En synthèse, la fameuse tirade sur les drogues est à la fois comique et tragique. Elle montre un homme qui répond littéralement à une question mal posée, montrant l’impossibilité d’un langage commun. Chacun parle depuis un monde qui n’est plus partagé. Cependant, le film observe sans jamais déplacer son point de vue. Le malaise s’installe, puis se maintient, sans véritable variation.
Là où le père était une énigme passive, la mère est une présence active, structurante et écrasante. Charlotte Rampling compose une figure de mère-artiste qui a choisi l’œuvre plutôt que l'affection et qui en assume les conséquences sans les expliquer. Le film ne juge jamais cette femme. Il montre simplement ce que ce choix a produit chez ses filles : une rivalité figée dans l’enfance et une quête de reconnaissance qui ne trouve jamais de point d’aboutissement. Tim et Lilith ne sont pas seulement en compétition l’une avec l’autre. Elles sont en compétition avec une mère qui refuse de descendre de son piédestal. Pourtant, là encore, le dispositif s’épuise rapidement. La mère reste une figure conceptuelle et les filles peinent à exister autrement que comme symptômes de son pouvoir.
Le dernier segment, centré sur le frère et la sœur endeuillés, introduit une douceur nouvelle. Les échanges sont plus fluides, les silences moins lourds. Ce segment est aussi celui de la transmission réussie. Les parents, malgré leur marginalité et leurs zones d’ombre, ont laissé quelque chose de vivant. Une sensibilité, un goût, une capacité à être au monde. On sent une tentative d’ouverture, une idée de transmission apaisée. Mais cette respiration arrive tard et semble appartenir à un autre film. Elle révèle par contraste la rigidité des segments précédents, sans parvenir à les rééclairer rétroactivement.
La fragmentation en trois parties, censée offrir une polyphonie familiale, fonctionne comme une variation sur un même motif mais où l’ensemble manque de frottement. Les récits ne dialoguent pas réellement entre eux. Ils s’additionnent plus qu’ils ne se répondent. Le film observe la famille sous trois angles, mais sans jamais faire surgir un point de friction qui dépasserait le constat.
Quelle lecture en tirer ?
Father Mother Sister Brother est un film honnête, juste, mais aussi étrangement inoffensif. Il regarde la famille comme un lieu d’échec du langage mais sans risquer autre chose que l’observation. Ce qui reste, ce sont des instants précis : une route enneigée, un thé trop silencieux, deux jumeaux qui parlent simplement de leurs parents morts. Des fragments touchants, mais isolés. On ressort avec le sentiment d’avoir vu un film conscient de ses limites mais un peu trop satisfait de les habiter. Un cinéma qui sait regarder, indéniablement, mais qui regarde ici sans se mettre en danger.