Déjà le titre est trop bizarre
Le film se déploie d’abord comme une méditation sur la transmission et les liens familiaux. Quatre cousins héritent d’une vieille maison normande en ruines : en explorant ce lieu et ses objets liés à une aïeule mystérieuse, ils plongent dans un jeu de mémoire qui évoque plus une rêverie collective qu’une enquête purement historique. L’alternance entre aujourd’hui et le Paris de 1895 tisse un pont fragile mais sensible, permettant à chacun des personnages modernes de mieux comprendre son présent grâce aux traces du passé. La démarche de Klapisch, fidèle à son obsession de l’héritage générationnel, se renouvelle ici en croisant ce thème avec une fibre artistique, soulignant la valeur continuée de l’art entre deux époques.
Le décor du Paris fin de XIXᵉ siècle est rendu avec soin et chaleur : ambiance impressionniste, lumières au gaz, silhouettes de Monet, Nadar ou Sarah Bernhardt apparaissent comme autant de figures légendaires qu’on effleure avec délicatesse. La reconstitution visuelle séduit par son esthétisme, même si parfois elle semble franchir la ligne entre l’onirique et le décor touristique. Ces images d’un autre temps font écho à la modernité des scènes contemporaines, offrant un contraste visuel fluide, porté par des transitions ambitieuses. Mais ce qui fascine, c’est comment le film joue de cette juxtaposition : les couleurs vivantes du passé semblent immerger les personnages du présent dans un ailleurs porteur de sens.
Le récit choral repose sur un ensemble de personnages qui se révèlent inégaux en profondeur. Certains, plus développés, rendent compte d’une quête intérieure tangible, tandis que d’autres manquent de densité et restent superficiels. Parmi les figures marquantes, Seb, jeune créateur digital lancé malgré ses doutes, représente le personnage le plus abouti : son rapport à l’art, son exploration de l’héritage, ses hésitations intimes — tout cela cristallise les thèmes du film. Les autres cousins, abonné aux clichés (influenceur en crise, cadre sous anxiolytiques, apiculteur bohème…), apparaissent plus comme des curiosités excentriques que des êtres pleinement construits. De même, l’ancêtre incarnée jeune sur pellicule, toute en délicatesse, reste un personnage un peu stéréotypé dans ses motivations — sensible mais parfois trop formatée pour convaincre pleinement.
Le ton du film oscille entre douceur et excès de sérieux. On passe d’instants légers, presque feel-good, à des digressions symboliques où les rêveries intimistes flirtent avec le didactisme. L’enquête familiale sert alors de prétexte à développer des réflexions sur l’art et la mémoire collective, mais parfois de manière un peu trop évidente. Les procédés narratifs (visions de rêve, usage de substances liées à la conscience collective, maison « parlante ») peuvent sembler trop explicatifs, comme si le film craignait que le spectateur rate les parallèles entre passé et présent. Le résultat est une certaine surcharge thématique : transmission, exil, filiation, création, retrouvailles… tous ces grands thèmes sont évoqués, mais certains ne sont qu’effleurés.
Pour le public moderne, ce film offre un plaisir visuel et thématique, une évasion douce certes, mais une réflexion sincère sur le temps. Les images impressionnistes deviennent un antidote à l’épuisement numérique, et l’on sort de la salle avec un sentiment de bien-être teinté de mélancolie. Klapisch célèbre l’art comme une nécessité vitale plutôt qu’un simple luxe. Les scènes où l’on croise Monet peignant au Havre ou les jeunes photographes en apprentissage illustrent cette idée : l’art comme prolongement du sentiment, comme fil invisible entre les générations. Ce parti pris rend le film agréable à voir, rassurant presque, sans se départir d’une ambition poétique et visuelle.
L’interprétation générale est solide. Le casting mêle visages confirmés et jeunes talents qui convainquent sans forcer. On sent chez l’ensemble une vraie complicité, une harmonie discrète qui sert l’ensemble du récit. Les portraits d’époque sont mis en valeur par un jeu de mise en scène fluide, souvent élégant, parfois trop calibré : le récit ne prend presque jamais de grands risques visuels, préférant la fluidité à l’expérimentation radicale. Le charme opère, mais certaines scènes risquent de sembler trop bien cadrées, trop propres, à ceux qui recherchent la trace d’un vrai décalage stylistique.
Malgré une direction artistique irréprochable, le film peine parfois à créer une tension narrative puissante. L’intention, lourde de sens, étouffe souvent l’émotion spontanée. L’enquête familiale aurait pu devenir une comédie humaine pleine de relief, mais le choix d’un ton mesuré lisse les contrastes. Le film est rarement ennuyeux, mais il excelle davantage dans le registre de la rêverie que dans celui de la profondeur dramatique. L’émotion n’y est possible que lorsqu’on accepte de se laisser porter, sans attendre le crescendo habituel d’un mélodrame.
Certains spectateurs plébiscitent ce film pour sa sincérité, sa gentillesse, son léger bonheur contemplatif. D’autres peuvent y voir de la naïveté assumée, voire tendre vers un sentimentalisme trop léger. Les critiques pressentent que Klapisch assume pleinement ce ton feel-good à la française, parfois un peu mièvre, mais souvent rafraîchissant dans le climat actuel. Loin de vouloir être une fresque monumentale, La Venue de l’avenir joue une carte tout autre : celle du lien, de la transmission, du plaisir de revivre un bout d’histoire en famille, sans prétention mais avec chaleur.
La naïveté du ton, paradoxalement, devient sa force. Le film assume un alignement doux, presque joyeux, sur le passé et le présent, une compatibilité entre deux époques qui se rencontrent sans heurt majeur. Le spectateur qui accepte cette proposition découvre une œuvre rarement tranchante, mais toujours bienveillante. Et quand l’énergie narrative vacille, le charme opérera visuellement ou thématiquement : retrouver une silhouette de Monet, une lumière d’époque, une émotion simple entre cousins, tout cela porte un cinéma doux.
En définitive, La Venue de l’avenir n’est pas le film le plus abouti de Klapisch, ni le plus équilibré. Mais il possède quelque chose de généreux, de chaleureux, qui le rend attachant, malgré ses maladresses. Ce qui lui manque en densité dramatique, il le compense par un sens du conte familial et artistique, par une direction d’acteurs qui laisse transparaître une sincérité rare. Ce n’est ni une fresque historique exhaustive, ni un manifeste politique, mais un récit en filigrane qui célèbre l’art, le temps et la mémoire. Un film sentiment, parfois trop gentil ou trop explicite, mais toujours sincère et visuellement soigné, qui ravira ceux que fascinent les ponts entre générations et les photographies oubliées d’un ancêtre inspiré.
À la fin, on ressort apaisé, avec l’idée que ce qui unit les ères et les individus, c’est cette capacité à raconter ce que l’on a reçu. Et que, pour avancer, il faut parfois se laisser toucher.