J’ai vu Materialists de Celine Song avec curiosité, et je suis ressortie touchée, troublée, un peu secouée. Ce n’est pas un film tapageur. Pas un film qui cherche à convaincre. Mais c’est un film qui observe, écoute, note les contradictions de notre époque (et les laisse s’exprimer dans toute leur ambivalence.)
Beaucoup y voient une satire du matérialisme amoureux, une critique facile des relations intéressées. Pourtant, Materialists est bien plus fin que ça. Il montre à quel point l’amour, aujourd’hui, peut être traversé de calculs invisibles, de conditions implicites, de peurs de ne pas « être à la hauteur ».
Le film oppose deux figures masculines : un ex, fauché mais sincère, qui vit en colocation dans un joyeux chaos ; et un amant, riche, stable, élégant, qui accueille l’héroïne dans un appartement luxueux aux meubles design, baigné de lumière dorée. Entre les deux : un confort rassurant, une beauté qui apaise, un silence feutré… et à l’inverse, une chaleur désordonnée, des confidences possibles, mais aussi une forme d’impuissance.
Ce que Celine Song capte avec justesse, c’est cette tentation de rester dans un amour qui n’est peut-être pas vrai, mais qui est doux, confortable, bien éclairé. En tant que spectateur·rice, on comprend cette tentation. On la partage même. Et c’est là toute la finesse du film : il ne moralise jamais.
Certaines scènes m’ont marquée : celle où les personnages « concluent un marché » pour commencer une relation ; celle où l’ex lui offre une bague faite de fleurs et lui demande si elle veut faire « un mauvais investissement » ; ou encore cette cliente qui, dans son agence de rencontres, ne cherche qu’à être aimée, mais qu’on réduit à des cases à cocher, à une stratégie de compatibilité. Le film interroge cette manière moderne de gérer l’amour comme un deal, mais sans jamais tomber dans la dénonciation lourde.
Materialists aborde aussi des sujets plus sombres : les violences sexuelles, les héritages familiaux, les blessures intimes. Ce n’est pas un film sur l’argent seulement, c’est un film sur ce qu’on attend de l’amour quand on n’ose plus croire qu’il peut être gratuit.
Et c’est peut-être pour ça que tant de critiques sont passées à côté : parce que ce film est pudique. Il ne crie rien. Il glisse des idées très puissantes dans des dialogues calmes, dans des silences, dans des regards. Il demande au·à la spectateur·rice de faire le lien, de ressentir, de réfléchir, pas de consommer une morale toute faite.
Pour moi, Materialists est un film précieux. Il parle de notre génération avec lucidité, mais sans cynisme. Il interroge les compromis, les dérives, les ambiguïtés. Il montre que même dans les amours les plus stratégiques, il reste parfois une vraie tendresse. Et que même dans les amours sincères, il manque parfois le confort nécessaire pour durer.
Un très beau film. Discret, intelligent, et infiniment juste.