Materialists ou le fantôme de Diotime :
Celine Song, après Past Lives, signe avec Materialists un triangle amoureux qu’elle agence comme un exercice de style : Lucy (Dakota Johnson), marieuse new-yorkaise, navigue entre Harry, financier rationnel, et John, ex-amant épris d’incertitudes. À l’écran, tout semble poli : les appartements cossus, la lumière douce du 35 mm, les dialogues millimétrés.
Mais sous la surface, le film dévoile son ironie : la marchandisation du couple, la recherche du partenaire idéal — cet « idéal » qui, à force d’être traqué, se dissout dans un infini comparatif. Comme si l’amour n’était plus qu’un produit dérivé, un investissement diversifié pour conjurer la peur du manque.
On songe alors à Socrate, à Diotime, au Banquet. La prêtresse enseignait à Socrate que l’amour, loin de la possession, est élan vers le Beau — un mouvement d’âme que nul revenu, nulle fiche Tinder, nulle entremetteuse ne peut garantir. Song filme la friction entre ce rêve ancien et notre époque tapageuse : ses personnages croient maîtriser le risque amoureux, mais ne font que le déplacer.
La mise en scène, élégante, caresse ce paradoxe sans toujours oser le creuser. Le rythme patine parfois ; la mécanique narrative s’alourdit sous l’accumulation de sous-intrigues. Mais qu’importe : le film vaut moins pour son intrigue que pour le malaise qu’il cristallise. À savoir : l’angoisse moderne de ne plus savoir aimer sans stratégie.
Pourtant, Materialists laisse filtrer autre chose — une nostalgie, un appel. Derrière la satire de la romance comme marché, se profile un manifeste timide : celui d’un retour à l’amour nu, simple, imprévisible. Un amour sans calcul, sans hypothèque. Un amour qui surgit, se moque des critères et s’invite là où l’on ne l’attend plus : dans un éclat de rire, une main posée sur une autre, un silence partagé dans un taxi sous la pluie.
À sa manière, Song murmure peut-être ce que Diotime aurait redit aujourd’hui : que la seule sagesse amoureuse consiste à consentir à l’incertitude. Que l’amour n’est pas un produit d’appel ni une case à cocher, mais une faille, un vertige, un feu. Et qu’il n’y a, au fond, de plus grande subversion que d’aimer sans garantie.
Materialists se pose en comédie romantique désabusée, parfois trop lisse, parfois trop consciente d’elle-même, mais dont la politesse cache un aveu magnifique : il reste toujours, quelque part, un instant pour aimer mieux.