Orphelin est inspiré de l’histoire du père et de la grand-mère du réalisateur László Nemes. Ce dernier confie : "C’est une histoire qui nous a hantés pendant mon enfance, et bien au-delà. Elle semblait presque irréelle. C’est l’histoire d’un gamin qui, à douze ou treize ans, doit apprendre son vrai nom. Il doit changer de nom parce qu’un étranger débarque dans sa vie et dit être son père."
"À travers cela, c’est toute l’histoire de la survie de ma grand- mère — la mère de mon père — qui est en jeu. Son destin reflète encore une fois celui d’un XXème siècle trouble, inhumain. Mais je n’ai jamais voulu utiliser cette histoire comme une vérité fermée. Je l’ai prise comme une matière, comme une source. Le traumatisme produit aussi des projections, des fantasmes."
"Mon père, par exemple, imaginait parfois que son vrai père avait peut-être un autre fils, caché, enchaîné dans un grenier à la campagne. C’est une fantaisie dure, traumatique, mais presque magnifique dans son absurdité. Je voulais travailler ces couches-là, ses projections à lui, et les miennes. Approcher cette histoire comme un labyrinthe intérieur, pas comme un récit linéaire."
"C’est pour cela que j’ai beaucoup pensé à Hamlet. Le fantôme du père, l’usurpateur sur le trône, la filiation contaminée. Une histoire fondamentale qui revient sous une autre forme."
Pour le personnage principal d'Andor, László Nemes a choisi le jeune acteur Bojtorján Barabás : "Changer de nom à treize ans, comprendre que toute l’histoire de sa mère et de sa famille doit être réécrite, c’est vertigineux. On devient comme un enfant dans un cirque maudit. Il essaie de rester à flot. Jusqu’à la fin, la question demeure. Est-ce qu’il va sombrer, dans la petite histoire comme dans la grande ? On a découvert Bojtorján grâce à un casting ouvert. Sa vidéo révélait déjà une personnalité hors du commun. Il porte une histoire difficile, une rage, une intelligence. Il est traversé par beaucoup d’émotions, comme son personnage. Il est aussi le produit d’un siècle violent."
Côté références, László Nemes cite David Lynch avec Blue Velvet, mais aussi Alan J. Pakula avec The Parallax View et Klute. "Ces films travaillent le plan, pas seulement ce qu’il y a au centre, mais aussi les bords, ce qui déborde. C’est réconfortant, parce que le film dit au spectateur qu’il a une place. S’il y a trop de contrôle, trop de maîtrise émotionnelle, on écrase celui qui regarde."
László Nemes a choisi de situer l’histoire d'Orphelin en 1957, un an après l’insurrection, un soulèvement interrompu où le monde occidental a abandonné la Hongrie : "Ce pays devient alors, symboliquement, un pays orphelin. Le soulèvement a été écrasé. Les gens l’ont payé de leur vie, puis par des années de répression et de dictature. Le fait que personne ne soit venu à leur aide a marqué durablement les âmes. Aujourd’hui, on oublie tout. Avec Internet, on oublie tout. On ne sait même plus ce que c’est, 1956. Mais à l’époque, cela comptait énormément."
"On m’a montré un texte de Camus sur le « sacrifice » de 1956. Cela disait quelque chose de très juste. « Vous devez savoir maintenant que, lorsque l’esprit est enchaîné, le travail est asservi, que l’écrivain est muselé quand l’ouvrier est opprimé et que, lorsque la nation n’est pas libre, le socialisme ne libère personne et asservit tout le monde.Que le sacrifice hongrois, devant lequel nous avons remâché notre honte et notre impuissance, serve au moins à nous rappeler cela."
Pour Orphelin, László Nemes a fait évoluer sa grammaire visuelle et sonore : "Tout devait obéir à une règle simple, ne jamais aller au-delà de ce que l’enfant peut comprendre. Avec Mátyás Erdély, le chef opérateur, on travaille dans cette logique. Il ne s’agit pas de “faire beau”, mais de cadrer ce qui est essentiel pour l’histoire. Il y a aussi un travail de laboratoire, de chimie, qui impacte le négatif après exposition. Deux pellicules différentes pour 1949 et 1957. Des optiques modifiées. Et le son, l’hors-champ, qui crée des yeux intérieurs chez le spectateur. On pense beaucoup à l’évocation, à ce que l’image suggère plutôt que ce qu’elle montre."