La vieille dame pas si indigne que ça
Le plus surprenant dans ces 98 minutes de comédie dramatique c’est que ce symbole du glamour qu’est devenue Scarlett Johansson durant sa carrière d’actrice, ait choisi ce sujet pour son 1er passage derrière la caméra. Eleanor Morgenstein est une femme de 94 ans pleine d’esprit et pétulante. Après une perte bouleversante, elle raconte une histoire qui prend un tournant dangereux. Hommage aux rescapés de la Shoah qui, encore traumatisés par les crimes qu’ils avaient subis, avaient refait leur vie en Amérique. Sensible, souvent très drôle et surtout porté par une incroyable actrice de 94 ans, ce film est une véritable réussite et une excellente surprise.
La scénariste du film, s’est inspirée de sa propre histoire familiale pour écrire cette histoire. De son côté, notre actrice et réalisatrice a un lien particulier avec cette page sombre de l’Histoire puisqu’elle a appris en 2020 que son arrière-grand-oncle et sa famille avaient péri dans le ghetto de Varsovie. Aussi a-t-elle fait appel à plusieurs rescapés de la Shoah, rencontrés grâce au soutien de la Fondation pour la mémoire de la Shoah et d’autres organisations, pour camper les membres du groupe de parole du centre communautaire juif. On est toujours curieux de voir ce que donne le passage derrière la caméra d'un acteur ou d'une actrice qui sont d'ailleurs de plus en plus nombreux à sauter le pas. Ici le sujet, rejoint celui de Marco, l’énigme d’une vie. Mais le traitement de la néo-réalisatrice est nettement moins à vif, évoquant pourtant un mensonge a priori monstrueux, une imposture impardonnable, mais en prenant d'emblée le contrepied du cynisme et de la dénonciation, elle fait le choix de la tendresse et de la compréhension, voire de la légèreté, envers cette nonagénaire pétulante et sympathique, à la langue pour le moins acérée. Même si l’on peut regretter la musique sirupeuse qui souligne lourdement chaque moment d’émotion – et ils sont nombreux -, le personnage principal est formidable. Malheureusement tous les autres sont moins bien définis. L'histoire souffre de raccourcis un peu brusques et il manque un peu de finesse et d'approfondissement. Mais pour un 1er film, au sujet plus que délicat, la star du dernier Jurassic World, Lucy, Black Widow, Avengers, Captain America – liste non exhaustive -, à mille lieues de son univers habituel, réussit son coup dans un registre intimiste et douloureux. A découvrir.
Tout comme June Squibb, - qui a l’âge du rôle – qui est éblouissante en très vieille dame indigne. Une incroyable découverte d’une actrice cantonnée jusque là à des rôles mineurs dans des séries TV encore plus mineures. Autre belle découverte avec la jeune Erin Kellyman, bien entourée par Chiwetel Ejiofor et Jessica Hecht. À l'heure du passage de relais entre les témoins de la Shoah et la troisième, voire quatrième génération, la question se pose, cruciale : que peut-on encore transmettre quand on n'a pas connu soi-même dans sa chair ou dans sa prime enfance le vécu ou le récit de ce traumatisme ? Le risque de la banalisation n'est pas loin. Prendre le point de vue des ennemis peut être un recours – comme dans La Zone d'intérêt de Jonathan Glazer ou La Fabrique du Mensonge de Joachim Lang -, mais c'est aussi un aveu d'impuissance de ne plus pouvoir opposer à l'Histoire la parole des survivants. Un film somme toute utile.