Eleanor est une petite mamie (au grand caractère) qui perd sa compagne, et doit, la mort dans l'âme, aller habiter chez sa fille, sauf que cette dernière ne veut pas d'elle constamment dans les pattes : Mamie, tu iras à la chorale ("La chorale, oh non, c'est pour les vieux !"). Mais le Jour-J, au centre d'activités, Eleanor se trompe de porte, et s'incruste malgré elle dans un groupe de paroles pour rescapés de la Déportation. Comprenant son erreur, Mamie Eleanor ne va pourtant pas se défiler, s'excuser, et changer de salle, non : la voici qui commence à raconter une histoire, impossible à inventer, qui lui tient particulièrement à cœur... On n'en dira pas plus, mais on avouera seulement ceci : Eleanor the Great est le film qui nous a le plus plu dans ce Cannes 2025, alliant une actrice principale stupéfiante de sincérité, une mise en scène qui ressemble davantage à un réalisateur aguerri qu'à Scarlett Johansson qui dirige pour la première fois (chapeau !), et surtout à un scénario magnifique. Oscillant toujours entre le rire et la larme, entre le respect profond des récits de vie fracassés après la Seconde Guerre Mondiale et l'envie de faire un film léger (la mamie est hilarante à envoyer des piques à tout le monde), qui met à l'honneur les amours diverses (sans même brandir de pancartes,
le personnage de la petite journaliste qui galère avec sa vie amoureuse envers une copine est très attachante, et on ne peut s'empêcher de comprendre le parallèle avec la "colloc et plus" de la mamie...
). Quand on comprend que, depuis le début, la mamie tient à raconter son faux-récit car il s'agit
de l'histoire de sa défunte femme, et que c'est le seul moyen pour elle de la faire revivre un instant
: froissements de mouchoirs et mouchages (pas discrets) en salle Debussy, et nous même les mains déjà écartées pour ne pas perdre une seule seconde lors du "cut au noir" de fin pour applaudir généreusement. On n'a visiblement pas été les seuls à avoir négligé le mouchoir ("ça sèchera") pour applaudir : le titre n'a pas eu le temps d'apparaître sur l'écran noir, qu'un brouhaha joyeux, reconnaissant, ému, a retenti. Il y a des applaudissements de politesse qui ne trompent personne (quand l'équipe du film est présente), mais à l'inverse, dans les séances de reprise à 8h du matin, sans équipe, il y a des triomphes qui sont une véritable communion du public, aussi sincère que peut l'être cette comédie dramatique à la mamie ravageuse, au scénario brillant de finesse, aux gags bien trouvés, aux répliques cinglantes qui se notent pour les ressortir, au final gorgé de respect pour le troisième âge et toutes les cicatrices de la vie qu'il dissimule. Eleanor, elle est en or.