Pendant 90min, la réalisatrice Oksana Karpovych nous livre des témoignages glaçants de soldats russes sur le front. Un montage d’images filmées en Ukraine avec en fond sonore, une succession d’enregistrements audios (des conversations téléphoniques) interceptées par les services secrets ukrainiens (entre mars et novembre 2022), entre des soldats et leurs proches.
Il n’y a aucun dialogue "en direct", hormis les conversations russes en hors champ. On découvre de façon stupéfiante (bien que ce ne soit pas nouveau), la déshumanisation des soldats russes et la désinformation de Moscou envers le peuple russe.
Le dispositif est ingénieux et n’est pas sans rappeler News from Home (1977) de Chantal Akerman. Ces conversations mettent en lumière la haine viscéral que nourrissent les russes à l’égard des ukrainiens, qu’ils traitent à tout bout de champs de "khokhol" (une insulte désobligeante), se gargarisent de fusiller le moindre badaud qu’ils croisent au détour d’une rue (comme cette mère accompagnée de ses deux enfants). Le langage est cru, il y est question de charniers et de meurtres (ils disent clairement y prendre plaisir), mais aussi de pillages (les soldats russes racontent avec plaisir qu’ils pillent les habitations, ramènent du maquillage ou des vêtements de marque, tout en constatant à quel point la société ukrainienne est bien plus privilégiée qu’ils ne le sont en Russie).
Certains propos tenus par des proches de soldats viennent nous rappeler quand à eux, que la propagande de l’État russe fait son chemin et que le lavage de cerveau opère dans tous les foyers russes grâce aux médias d’État (bien souvent, les soldats sur le front contredisent ce que rapportent leurs proches, entendu via les médias russes, mais difficile pour eux de prêcher le vrai quand toute la société russe n’a droit qu’un seul son de cloche).
Intercepted (2024) vous glace le sang et vient vous rappeler à quel point la guerre déshumanise les Hommes.
Incroyable documentaire à voir absolument : de très belles images, un excellent choix de conversations téléphoniques de soldats russes à leur famille qui glacent le sang (ils y parlent de mort, de torture, de deshumanisation), très bonne musique.
La vérité nue. La contemplation sert à merveille la bande son. On est face à la guerre dans toute sa perversité et son horreur, loin des discours belliqueux des anonymes sur les réseaux. La guerre, c'est ça.
Un film poignant, immersif et instructif ; un témoignage de première main, violent mais nécessaire, qui nous plonge avec sobriété et talent dans le quotidien brutal et déshumanisé des soldats russes et de leurs familles ; un point de vue rare, troublant, et surtout révélateur de la folie fasciste meurtrière à l'œuvre en Russie et à ses frontières. Bravo.