Je viens de voir "Gourou", le film de Yann Gozlan littéralement porté par Pierre Niney, qui l'a également coproduit, ceci expliquant peut-être cela.
Lorsque j'avais appris que P. Niney s'engageait dans un tel film, j'y avais vu un signe des temps, car le phénomène d’emprise ou de dérive s'est accentué à la faveur de la pandémie dans les domaines du bien-être, du coaching et, pire, de la santé. Qu'un acteur "bankable" s'empare de ce sujet me paraissait le signe d'une prise de conscience salutaire de la part de la société.
Hélas, je sors très déçu de ce film brouillon. Le réalisateur semble avoir hésité entre analyse du phénomène et thriller, le tout avec beaucoup de maladresse. Quant à l'interprétation de Pierre Niney, louée pour son intensité, j'ai trouvé qu'elle manquait aussi de subtilité et qu'il monopolisait l'écran au détriment d'autres personnages qui auraient pu être mieux creusés, ce qui aurait utilement servi le propos.
L'argument : Matthieu Vasseur, dit "Coach Matt" est le coach numéro 1 en France. Nommée "Expand", sa petite entreprise ne connaît pas la crise : locaux lumineux façon start-up avec la photo géante du boss, équipe dynamique de trentenaire tout dévoués à sa cause, dont sa jolie copine Adèle, tout roule pour Matt : belle villa avec salle de sport, dents régulièrement blanchies à la gouttière à LED (message sous-jacent : tout est dans les apparences) et Range-Rover flambant neuf, avec chauffeur s'il vous plait.
S'inspirant de son propre gourou, l'américain Peter Conrad, Matt organise des séminaires qui font salle comble, entrant en scène au son du "Sirius" d'Alan Parsons Project (qui ne méritait pas une telle vilénie) et fait son show avec micro serre-tête et oreillette, guidé par son staff qui lui indique où trouver sur les sièges numérotés la personne qu'il va cibler pour faire la démonstration de son mantra "Ce que tu veux, c'est ce que tu es". Il s'attaque (le mot n'est pas trop fort) ainsi à un jeune programmeur fragilisé par une enfance difficile
et dont il n'est pas besoin d'avoir un master de psycho pour voir qu'il va rapidement faire un transfert, puis un contre-transfert aux conséquences tragiques.
A sa sortie et même avant, lors de sa promotion, ce film a fait beaucoup réagir les coaches sur LinkedIn qui se défendaient par avance de ne pas être comme Matt, d'être certifiés avec un contrôle et un éthique etc. Dès le premier séminaire de Matt, on voit bien qu'ils n'ont aucun souci à se faire, car ce qui nous est présenté là n'est pas un coach, mais une sorte de prédicateur à l'américaine aux méthodes de manipulation de foule bien rodées. Où est la bienveillance là-dedans? Il faut, dira plus tard Matt à son staff gêné, en donner aux gens pour leur argent, quitte à distribuer "des coups de pied au cul".
Hélas pour lui, il se voit convoqué devant une commission sénatoriale qui envisage de réguler la profession de coach par un diplôme encadré par l’État.
Interrogé par une sénatrice inflexible dans ce qui ressemble plus à un piège qu'à une audition, Matt panique, car il n'a même pas son bac.
Et le reste du film va donc être centré sur cette panique de perdre tout ce qu'il a pu acquérir, qui va virer à la paranoïa et le conduire à s'enfoncer dans le mensonge
, y compris dans "Touche Pas A Mon Poste" (oui, avec Hanouna!) où ses relations troubles avec son frère aîné vont prendre un tour dramatique.
On aurait aimé en savoir comment Matt en est arrivé là, comment il a connu une telle ascension en tant que coach. On aurait aussi aimé savoir ce qui s'est exactement passé avec son frère. C'est vraiment l'une des grandes faiblesses du film.
Matt continue sa fuite en avant, manipulant en direct devant son staff médusé un participant à un séminaire, outrepassant ainsi largement ce qu'on attend d'un coach. Cela provoque la démission fracassante de sa principale collaboratrice et le départ de sa copine.
Là encore, on aurait aimé que soit plus interrogé le mécanisme de mise sous emprise.
Puis la loi encadrant le coaching est votée, là aussi on aurait aimé en savoir plus sur les motivations de la sénatrice : un proche ayant pâti de pratiques abusives? elle-même? Cet arc narratif à peine esquissé aurait mérité d'être creusé, de même que celui du participant qui se retourne contre Matt et dont la fin tragique est évacuée en 5 mn sans qu'on ne pousse l’enquête trop loin. Parfaitement invraisemblable.
Le destin dramatique du frère est aussi rapidement traité alors que Matt voit dans la proposition de son coach américain de diriger son antenne européenne le moyen d'échapper à la nouvelle loi française.
Hélas pour lui, sa fuite en avant lui fait tout perdre : sa copine, le contrôle sur son destin, coincé par un collaborateur aux termes d'un plot twist assez invraisemblable.
Le voici donc au pied du mur : arrêter ou poursuivre sa fuite en avant en entrant sur scène à Las Vegas devant les fidèles de Peter Conrad. Et alors qu'on pense le voir s'effondrer, on voit bien qu'il va poursuivre sa course à l'abîme.
A trop hésiter entre analyse d'un vrai phénomène de société et thriller psychologique, Gozlan nous perd., et c'est bien dommage. Un peu plus de rigueur scénaristique et un peu moins de plans sur Niney auraient peut être permis de gagner en cohérence et en profondeur. Tel quel, c'est un film dont on peut faire l"économie au cinéma et attendre qu'il passe un dimanche soir en prime time sur TF1. Et je lui en veux un peu pour "Sirius", que je n'écouterai peut-être plus de la même manière.
Dernière chose: le personnage de Matt me fait penser à Jim Morrison.
Lecteur de "La psychologie des foules " de Gustave Le Bon, qu'il avait étudié à l'Université, Morisson en avait appliqué les principes sur scène avec les Doors, jusqu’à ce qu'il réalise qu'il jouait avec des forces qui le dépassaient. Ces débordements culminèrent avec le fameux concert de Miami où la foule (et la police!) avaient cru dur comme fer qu'il avait exhibé ses parties intimes (les autres Doors sont formels: il ne l'a pas fait).
Et je repense à Matt, dépassé par ses grand-messes messianiques, par ses mensonges, par un élève qui désormais contrôle son maître...
Il n'y a rien de plus difficile à réguler que... soi-même.