Cette critique reprend différents faits du film avec de multiples spoils donc. Cette analyse vise à souligner différentes caractéristiques de la perversion ordinaire si bien décrites par le film, le rendant si dérangeant, car si contemporain. Bonne lecture!
D’emblée en immersion dans un séminaire, « vous sur votre siège, vous vous demandez pourquoi vous êtes là? »
Allez petit spoil, réponse à la question à la fin du film par ses mots, « je sais pourquoi vous êtes ici ».
Entre la question et cette réponse absolue de l’Autre, le film raconte l’histoire de Matt, coach français à succès, dont le statut quo est remis en question lors d’une enquête sénatoriale à laquelle il est convié.
Fort de son succès, il imagine pouvoir donner des conseils sur le sujet du coaching à des sénateurs en quête de savoir. Il désenchantera lors d’un échange qui tourne vite à l’interrogatoire.
Cette bousculade a lieu sous les yeux de son grand frère qui l’avait bousculé récemment lors d’un repas avec leurs compagnes respectives.
Matt attend du soutien de la part de son frère, il ne reçoit que brimades et disqualifications. Le parallèle entre le rapport peu fraternel entre frères, et celui entre Matt et la sénatrice à la tête de l’enquête est, frappant.
Les deux situations sont en collage l’une de l’autre.
En effet, le rapport entre les deux frères est de nature agressive, rivale, la violence est palpable prête à exploser.
D’ailleurs le grand frère, invective sa femme, lui reprochant d'être hypocrite, comme si il fallait nécessairement faire sortir au grand jour cette agressivité. Ça déborde, il faut que ça sorte, sans voile. Tout cela sous prétexte de dire La Vérité, une énurésie agressive.
Les deux compagnes font tiers et évite que les deux hommes n’en viennent aux mains.
Que s’est-t’il passé dans cette famille, nous n’en serons pas grand chose de plus. Nous n’avons aucune infirmation sur le père ni sur la mère. Mais cette rivalité explosive entre les deux frères, à peine symbolisée, laisse entendre une certaine de forme de violence ordinaire.
Matt en dira quelques mots, à son compagne Adèle, il n’y avait que les notes (scolaires, soit les résultats, objectifs, quantitatifs), on parlait peu.
Nous pouvons entendre ici l’immense faille narcissique d’un petit frère en échec scolaire, dans l’ombre du grand frère brillant (bons résultats puis école d'ingénieur), relation de domination qui aurait été entretenue par les parents.
Autre fait de réalité, ce moment où le grand frère demande de l’aide dans le bureau de Matt, il dit avoir tout perdu, et surtout, qu’il a tout bien fait « j’ai toujours fait ce qu’on me demandait de faire », objet parfait d’un grand Autre qui exigeait de lui de ramener des bonnes notes de l’école, d’être meilleur que les autres et notamment, à la maison, meilleur que son petit frère.
Le repas qui a lieu entre les deux frères est le symptôme de leur relation agressive cristallisé : un lien de rivalité oedipienne non dépassée, où le grand frère dominant écrase son cadet dominé, sous l’oeil des deux femmes (auxquels s’identifie le spectateur) témoins malgré elles de la violence de cette scène meurtrielle.
Nous pouvons faire l’hypothèse que la facilité avec laquelle cette relation se rejoue (rappelons que les deux frères ne se sont pas vus depuis longtemps, et que le grand frère ne connait pas Adèle), est une mise en scène répétée (à attendre comme compulsion de répétition donc) de ce que l’Autre parental (maternel peut-être, ce sont deux femmes) regardait avec passivité, peut être même avec jubilation.
Voilà donc pour la petite histoire, l’histoire familial de Matt.
En ce qui concerne la grande histoire, celle de la société, par delà le regard du grand frère lors la commission sénatoriale , une confusion entre la sénatrice et le grand frère.
L’échange avec la sénatrice n’a en rien l’air d’un échange mais plutôt d’une inquisition.
A plusieurs reprises d’ailleurs, elle répétera que ce sont des questions fermées qui lui sont posées. Les questions fermées n’attendent pas de réponse subjective mais une réponse absolue, presque algorithmique : oui ou non ; 1 ou 0.
C’est aussi ce qui fait selon moi la grandeur du film, cet interrogatoire, ce collage entre l’échange des deux frères et celui de Matt et la sénatrice, cette similarité des modalités de discours, élargit le débat.
Il n’est pas tant question de savoir s’il faut encadrer le coaching ou non, question simpliste où, l’absolu de la réponse, n’est peut-être pas si éloigné de la réponse du gourou.
Non la question est également de savoir ou plutôt chercher à savoir, dans quel type de société, peut se développer le coaching.
Les scènes de coaching collectif par Gozlan sont impressionnantes, lumières, solgan clamés et répétés, la foule transe-portée par son leader, et le leader transe-porté par la foule quelque part entre le spectacle d'hypnose et les meetings politiques les sombres de notre histoire. Ici le sujet ne pense pas, le groupe comme entité, on, clame.
Je rajouterai que pour ce qui est de encadrer le coaching, la réponse ne semble pas parfaite, puisque le chauffeur de Matt, qui s’avère au fil du film être un authentique pervers (meurtrier, calculateur, sans une once de culpabilité), explique à son patron comment dans trois ans et de façon tout à fait légal (le projet de loi d’une formation pour les coachs est passé), il deviendra lui-même coach.
Qu’est ce qu’un coach donc?
Le film y répond par les première et dernière phrase du film : c’est prétendre être celui qui sait répondre à la question singulière de tout sujet humain : "qu’est ce que je fais là?"
Un coach prétend être, il croit savoir, il doute encore. La transformation de Matt à laquelle nous assistons est celle du coach en gourou. La gourou ne croit plus, il sait, éjectant tout tiers, ou figure d'altérité comme sa compagne, Adèle.
Et nous voyons bien à quel point cette conviction donne une sorte de super pouvoir à celui qui l’incarne et à ceux sans lequel il ne peut exister, ceux qui ont la conviction que la conviction de l’Autre (coach ou gourou) est la bonne.
La perversion ordinaire, décrite par J-P Lebrun est de cet ordre, celle dans laquelle Matt et son frère son pris, celle dans laquelle une grande partie des participants à ce type de séminaire sont pris, cette relation à deux, relation en miroir, entre victime et bourreau, dominant et dominé.
Ce glissement auquel nous assistons, « toujours faire ce qu’on nous dit », « ramener des bonnes notes », répondre de façon exacte à la question, fermée voir rhétorique, répondre à l’injonction de(qui n’est pas demande, la demande laisse la place à une réponse Autre, toujours à côté donc, elle ne remplit le manque, ce n’est pas une réponse à un besoin alimentaire par exemple) de l’Autre, se faire son objet, et d’une banalité contemporaine.
Alors bien sur le malmené, va chercher à prendre lui même la place de l'Autre (non barré, tout-plein, sans-manque), de celui qui sait, et le doute qui fait son humanité rejeté et entendu comme preuve de faiblesse.
A plusieurs reprises, Matt aura la possibilité de parler vrai à sa compagne ce qu’il fait d’ailleurs au début du film et puis, face à une Vérité qui lui est insupportable, impossible à voiler, il mentira, passant de mensonge au déni, mécanisme de défense ultime dont il parle plus tôt dans le film, qui lui permet de ne pas s’effondrer psychiquement (dépression voir mélancolie).
D’ailleurs quelle scène finale! Matt s’avance vers la scène, en gueule de bois terrorisé, complètement écrasé par le regard pesant et disqualifiant de son mentor, et puis il regarde le public, bafouille quelques mots, et la transformation a lieu, il incarne le grand Autre, le mentor qui sait, « je sais pourquoi vous êtes venus », son intonation et son regard se transforment, son animalité dominante reprend le dessus sur le public aveuglé et dominé qui lui donne la charge de cette position dans une servitude tout à fait volontaire.
Ce qui change d’une dialectique classique du maitre et de l’esclave, ou du secours du maitre, c’est qu’il n’y a plus de limite dans cette dialectique. Dans le discours du maitre, l’esclave produit quelque chose, un savoir, dont le maitre a besoin, c’est un accord tacite, avec le savoir en fin de production.
Dans la dialectique proposé entre le gourou et ses consommateurs (je n’emploie pas le terme de disciple volontairement où la relation traditionnelle du gourou et du disciple relève de la dialectique du maitre et de l’esclave lorsqu’elle est rituellement encadré (trop long à développer ici)), il n’y a pas de limite, comme l’indique le slogan des séminaires de Matt que lui fera remarquer le procureur après la mort d’un des consommateurs (Julien) : « pouvoir infini ».
C’est sans limite, autrement dit le maitre n’est jamais rassasié, et les consommateurs en demandent toujours plus, jusqu’à l’épuisement ou la bankroute (financière, psychique (dépression), physique (collapsus divers et variés) comme c’est suggéré plusieurs fois dans le film.
Or cette perversion est bien ordinaire, comme le rappelle l’avocate de Matt au procureur, elle est insidieuse, passant par des moyens invisibles, disqualifications, rabaissement de l’autre, réélévation narcissique de soi. Elle relève d’une relation entre Narcisse et son reflet l’un doit nécessairement prendre le dessus sur l’autre. Aussi elle ne peut terminer qu’en chaos, bankroute, suicide, par l’épuisement de l’énergie dépensée pour… "quelques shoots de Dopamine".
Cela Matt l’a bien compris, mais il est lui même prisonnier de cela. Or, une jouissance sans limite, sans interdit amène à la douleur et à la souffrance.
Tout ce régime ascétique auquel il se contraint, produit une jouissance, celle d’une maitrise sur son propre corps, plus du coté du besoin que du désir.
Si le héros ne répète pas cette pratique, il s’effondre, se déprime, comme le suggère la descente aux enfers de la fin du film.
Matt a un savoir scientifique, très contemporain, discours qui décrit bien les phénomènes de dépendance actuels sur un plan neurobiologique.
Pourtant, ce savoir scientifique ne suffit pas à répondre aux questions existentielles que tout sujet humain est amené à se poser : "qu’est ce que je fais là?" Savoir que le striatum produit de la dopamine dans le système limbique lors du scrolling ou la perception des mentions « j’aime » sur un post, est intéressant sur le plan intellectuel, mais cela ne bouchera pas le manque constitutif du sujet humain.
Alors ce film, pose en filigrane une question essentielle, si les gourous et les coachs, nous en conviendrons, n’ont pas de réponse à notre question, qu’est ce que l’Etat, lui propose, non comme réponse absolu comme le pente glissante de l’actualité ou du film le suggère, mais plutôt comme cadre suffisamment solide, pour que chacun puisse, si ainsi est son désir, s’ouvrir à cette question : "qu’est ce que je fais là?"