Kyle Hadley, fils d’un magnat du pétrole texan, épouse Lucy, qu’il vient à peine de rencontrer. Convaincu d’être stérile, il sombre progressivement dans l’alcool et la paranoïa. Sa sœur Marylee est amoureuse de Mitch, l’ami d’enfance de Kyle, lui-même secrètement épris de Lucy…
« Écrit sur du vent » fait partie des sept mélodrames dits « flamboyants » réalisés par Douglas Sirk pour Universal. Le terme n’est nullement usurpé : le Technicolor saturé, les éclairages expressionnistes et les décors luxueux composent un véritable opéra visuel où chaque couleur, chaque reflet et chaque mouvement de caméra participent à la dramaturgie. Le cinéma de Sirk atteint ici un degré de stylisation qui confine à l’abstraction symbolique.
Sous son apparence de mélodrame bourgeois — pétrole, argent, alcool, sexe, névroses familiales, humiliations sociales — le film développe une critique féroce de l’Amérique prospère des années 1950. Sirk y met à nu l’un des moteurs centraux du capitalisme américain : la passion de la possession matérielle, qui engendre frustration, névrose, violence et stérilité morale. Les héritiers Hadley apparaissent comme des enfants monstrueux du rêve américain, riches, oisifs, émotionnellement mutilés, incapables d’aimer autrement que dans la jalousie et la destruction.
Sirk parvient à une remarquable fusion entre fond et forme. Le film s’ouvre sur l’issue brutale du drame avant de se déployer sous la forme d’un long flash-back, enfermant les personnages dans un mécanisme tragique inexorable. À la manière d’Œdipe roi de Sophocle, tout est déjà joué dès les premières minutes : le suspense ne repose pas sur le « quoi », mais sur le « comment ». Cette construction circulaire donne au récit une dimension fataliste où chaque geste rapproche un peu plus les protagonistes de leur perte.
La conclusion est à la fois vertigineuse et d’un symbolisme audacieusement sexuel. Marylee — incarnée par une Dorothy Malone flamboyante, qui remporte ici l’Oscar de la meilleure actrice dans un second rôle — voit s’éloigner Mitch et Lucy, et demeure seule dans le manoir familial. Elle s’empare alors de la maquette d’une tour de puits de pétrole, objet explicitement phallique qu’elle serre contre elle sous le regard figé de son père magnat (voir la dernière photo). Sirk signe ici l’une des fins les plus dérangeantes du mélodrame hollywoodien : apothéose de frustration, d’aliénation sexuelle et de perversion du rêve américain.