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CrystalEagle
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3,5
Publiée le 2 août 2026
Le titre désigne un coupable, et j'ai passé le film à changer d'avis sur son identité. L'accusation glisse, jusqu'à ce que le fils sorti de prison materne ce père qui l'avait jugé. On finit par comprendre que Sautet ne cherche pas forcément un coupable, il cherche surtout une famille. Entre eux, la mère morte aux barbituriques pendant la détention de Bruno et elle est une dette que ni l'un ni l'autre ne sait libeller autrement qu'en reproches, parce que l'aveu supposerait de se montrer nu. Sautet quitte ici ses quadragénaires confortables des 70s et attrape presque à la dérobée la France de 1980. Ses manifestations au fond du cadre, ses précaires qui enchaînent les petits boulots. Il y a évidemment le sujet de la réinsertion que Sautet film astucieusement en logistique éreintante. Pointer chez le commissaire, voir le psychologue, porter des caisses. Comme si la dignité se reconquérait d'abord par les mains, et seulement ensuite par les mots.
La parole est réduite à l'os, le reste confié aux regards. La caméra reste à hauteur d'homme et tient les visages en plans fixes, avec une confiance désarmante dans notre capacité à déchiffrer un silence. J'ai fini par lire les corps plutôt que les répliques, tant ils avouent ce que les bouches taisent. Tout n'est pas parfait, la réconciliation avec Catherine m'a semblé expédiée, Brigitte Fossey hérite d'un personnage qui n'existe qu'en fonction de la guérison de Bruno. Le lien père-fils, lui, prend la durée exacte qu'il faut pour défaire un nœud humain. Et la fin ne dénoue rien, elle s'arrête, pudique et floue. Un film pudique et assez bizarre en fin de compte.
Si Sautet refuse à ce point l'esbroufe, c'est qu'il se fait ici directeur d'acteurs avant d'être metteur en scène. On s'attendait à tort à l'écorché vif national. Mais privé de sa moustache et de ses éclats, sans la malice des rôles de Blier ni la folie de Série noire, Patrick Dewaere livre une retenue presque minérale. Bruno n'est jamais « le toxicomane » ni « l'ancien détenu » : c'est un homme qui s'y prend mal pour être aimé, et sa mort deux ans plus tard jette évidemment là-dessus une ombre qu'on ne peut éviter. Face à lui, j'ai trouvé Yves Robert très solide. Comédien de la bonne humeur française devenu ouvrier taiseux et fier, il s'accorde si exactement à son partenaire qu'on ne doute pas une seconde de leur lien de sang. Mais le plus beau message est ailleurs. Pendant que la famille légitime se déchire, un ancien détenu, une toxicomane en sevrage, un libraire homosexuel et un ouvrier immigré se tiennent chaud. Le salut n'arrive jamais par le sang, il est tendu de côté, par un autre cabossé. Dufilho, seule figure pleinement bienveillante du film, récuse jusqu'à l'idée de « s'en sortir ». Sortir de quoi, de la solitude, de la peur ? Puis il se compte lui-même sans indulgence : 63 ans, le froid, les dettes, la débrouille.