« Nowhere to Go », beau titre original, contrairement au titre français, bien médiocre, est la dernière production des mythiques Ealing Studios et marque les débuts au cinéma d'une actrice qui deviendra bientôt célèbre : Maggie Smith.
C'est le premier film de Seth Holt, réalisateur aujourd'hui assez peu connu mais particulièrement doué, qui réalisera notamment, quelques années plus tard pour la Hammer, l'excellent « Hurler de peur ». Il bénéficie ici de la politique de promotion des studios Ealing, qui permettait à des techniciens talentueux de gravir progressivement les échelons jusqu'à la réalisation. C'était le cas de Seth Holt, excellent monteur, qui sera cependant épaulé, pour ce premier film, par un réalisateur maison beaucoup plus chevronné, Basil Dearden.
« Nowhere to Go » se révèle une excellente surprise, notamment grâce à son incroyable scène d'évasion silencieuse qui ouvre le film. Onze minutes sans pratiquement aucun dialogue : c'est assez rare pour être signalé et cela constitue souvent la marque d'un réalisateur qui sait raconter une histoire par la seule puissance des images. La séquence est admirablement filmée : splendides décors, photographie sombre et presque expressionniste, sens du cadrage et montage remarquable. Seth Holt démontre d'emblée une maîtrise visuelle impressionnante.
Autre élément intéressant, le caractère assez atypique du personnage principal, le bandit Paul Gregory, interprété par George Nader. Le film met d'abord le spectateur sur une fausse piste en le présentant, dans cette scène d'évasion, comme un professionnel particulièrement efficace, avant d'en faire une sorte d'Arsène Lupin, arnaqueur habile et charmeur, qui séduit une riche veuve en se faisant passer pour un écrivain en pleine création, assimilant presque ainsi l'activité criminelle à une forme d'art.
Mais la malchance, la trahison de son complice et, surtout, ses propres erreurs et maladresses vont progressivement mettre à mal cette première image. Notre « héros » connaît alors une lente déchéance qui le conduit à une étrange errance finale en pleine campagne, laquelle pourrait presque appartenir à un film d'Antonioni.
Car une autre qualité du film est, sur plusieurs points, son étonnante modernité. La trajectoire de Paul Gregory anticipe certains éléments que Jean-Luc Godard portera quelques années plus tard à un tout autre degré dans « À bout de souffle ». Comme Michel Poiccard, Paul Gregory est un hors-la-loi traqué, dont la cavale, loin de ressembler à celle d'un héros de polar traditionnel, se transforme peu à peu en une errance presque absurde. À mesure qu'il perd le contrôle des événements, le personnage se retrouve dépouillé de l'image séduisante et romanesque qu'il avait initialement donnée de lui-même.
La conclusion, brutale et glaciale, dans la campagne galloise, évoque alors cette idée de « bout de course », de fuite devenue impossible et d'agonie solitaire face à un destin désormais inéluctable.
Le film abandonne progressivement les codes du polar urbain pour basculer vers quelque chose de beaucoup plus existentiel, centré sur l'isolement et la disparition progressive de son protagoniste. L'utilisation d'une partition de jazz moderne pour accompagner sa déchéance renforce encore cette impression de modernité.
Je me pose même la question de savoir si Godard n'a pas pu voir « Nowhere to Go » et en avoir été, consciemment ou inconsciemment, influencé. Le rapprochement est évidemment difficile à établir avec certitude, mais la question mérite d'être posée. En 1958 et 1959, Godard est encore critique aux Cahiers du cinéma et, avec ses confrères de la future Nouvelle Vague, fréquente assidûment les salles, portant une attention particulière au cinéma américain, aux séries B et aux films policiers. « Nowhere to Go » est sorti en 1958, soit juste avant le tournage d'« À bout de souffle », durant l'été 1959.
Un polar britannique oublié, donc, mais dont la mise en scène, la modernité et l'étrange dérive finale méritent largement d'être redécouvertes.