Le masque du démon est le premier film officiel de Mario Bava, alors considéré comme le chef opérateur le plus inventif et le plus talentueux du cinéma italien. Le film a, au départ, été voulu par les producteurs pour répondre au succès des films d’épouvante anglais de la Hammer et il s’inspire en partie de leur esthétique, mais aussi de certains tableaux de Caspar Friedrich, peintre allemand de mouvance romantique.
Ce qui est très étonnant dans Le masque du démon c’est qu’il y a un grand sens du classicisme joint à une étonnante capacité d’expérimentation, assez rare dans un film de genre tourné en 1960. Cela n’échappera pas aux deux plus prestigieuses revues cinématographiques de l’époque, les Cahiers du Cinéma et Positif, revues pourtant peu enclines, à cette époque, à s’intéresser au cinéma de genre. Le film fera carrément la couverture de la revue Positif et on pourra lire dans les Cahiers du Cinéma que Mario Bava est le cinéaste qui « nous prouve enfin que la peur n'exclut pas la beauté » et qu’il est un « auteur immédiat avec l’âme d’un peintre ».
Il faut bien dire que le film est d’une splendeur visuelle assez incroyable. Les mouvements de caméra sont magnifiques, on notera notamment celui de la première scène où Katia (Barbara Steele) joue du piano, ainsi que le sidérant panoramique à 360° lors de la première arrivée des docteurs dans la crypte, tour de force assez étonnant puisque les sources d’éclairage, pourtant bien présentes, n’apparaissent jamais dans le champ de la caméra.
Mais le plus beau dans le film est évidemment son noir et blanc superbe, inspiré notamment par l’expressionnisme allemand, où Bava est au sommet de son art en ce qui concerne le clair-obscur. Le réalisateur est surtout connu pour son génie de la couleur mais force est de constater ici qu’il excelle aussi dans le noir et blanc et que, Dieu merci, c’est en noir et blanc que le film a été tourné. Car les producteurs le voulaient au départ en couleur mais Bava a réussi à imposer le noir et blanc, notamment pour pouvoir réaliser l’effet de vieillissement instantané d’un personnage en un plan, admirable trucage réalisé par la méthode d'un maquillage qui s'accentue selon un éclairage rouge ou bleu, qui lui ne se voit pas à l'écran. Bava avait d’ailleurs déjà utilisé cet effet dans le film Les vampires de Riccardo Freda, dont il était le chef opérateur et qu’il avait d’ailleurs terminé car Freda, caractériel, était parti en claquant la porte avant la fin du tournage.
Au-delà de ses qualités plastiques, « Le Masque du démon » travaille de manière très troublante la figure du double et de la transmission du mal. Le dédoublement incarné par Barbara Steele, à la fois Katia et Asa Vajda, renvoie à une vision profondément pessimiste de l’hérédité et du passé, où la faute originelle ne cesse de resurgir sous des formes séduisantes. Bava associe ainsi le mal à une beauté vénéneuse, érotisée, presque hypnotique, qui rompt avec la dichotomie morale classique du cinéma d’épouvante. Le film met en scène une féminité à la fois désirable et menaçante, inscrite dans une logique de retour du refoulé, où l’Histoire, la superstition et la violence patriarcale se cristallisent dans le corps féminin. Cette ambiguïté, très moderne pour l’époque, contribue largement au pouvoir de fascination durable du film et explique pourquoi « Le Masque du démon » continue d’irriguer tout un pan du cinéma fantastique contemporain.