Beaucoup de spectateurs sont passés à côté de ce film et c'est fort dommage. Baigné d'un esprit espiègle et volontairement décalé, "Sirènes" raconte la vie du peintre Norman Lindsay en respectant parfaitement l'esprit de ses œuvres. John Duigan construit ses plans en s'inspirant grandement du travail du peintre, mais fait également écho aux pré-raphaelites, avec subtilité, intelligence et gout. Les plans sont réellement superbe et malgré un scénario qui mériterait un peu plus de profondeur parfois, les thèmes abordés (la morale, la liberté du corps qui s'exprime à travers sa nudité, le rapport entre nudité et désir - le corps nu est-il beau ou désirable -, ainsi qu'une réelle interrogation sur le droit des femmes à posséder leur chair et leur image) sont à ma fois traités avec grâce tout en restant, malheureusement, intemporels. On peut en effet penser que les corps sont souvent dévêtus, et s'arrêter à ce constat. Mais ce serait ignorer la réflexion profonde que Norman Lindsay y associe, et donc la volonté de Duigan de s'en faire le porte-parole. Surtout que le film s'axe principalement autour de Tara Fitzgerald (dans le film, la femme du pasteur interprété par Hugh Grant) et la confrontation entre ses valeurs religieuses, et l'évidence du vivre libre contre laquelle elle lutte. Si certains, un peu obtus, veulent se borner à y voir de l'érotisme plat, tant pis pour eux. Mais "Sirènes" multiplient les scènes qui se regardent comme des toiles du début 20eme, avec leur élégance et leur subversion. Si vous avez compris, et aimez "Le déjeuner sur l'herbe" de Manet, que les œuvres de John Waterhouse ne vous sont pas indifférentes ("Hylas et les Nymphes" y est reproduit quasiment trait pour trait), que vos connaissances mythologiques vous permettent de bien saisir toute l'ambiguïté de la nature des sirènes, et que l'impertinence de Mr Lindsay vous parle, vous aimerez cette petite perle qui n'a pas d'égal. En revanche, si la culture générale vous fait un peu défaut, que vous attendez d'un film qu'il soit littéral et limpide, passez votre chemin. Vous ne verrez que des seins, des dialogues incompréhensibles, et manquerez toutes les très nombreuses références bibliques et artistiques dont le film regorge