On ne peut s’empêcher de penser à ce que Lacombe Lucien serait devenu s’il avait pu s’engager dans la résistance (on lui refuse à cause de son jeune âge). S’il avait mis autant de zèle qu’au sein de la Gestapo, nul doute qu’il aurait été un maquisard valeureux et efficace. On m’objectera que le jeune homme est de nature violente, ce que la scène introductive avec l’oiseau semble suggérer, qu’il aurait fait un piètre résistant. Il me semble au contraire que c’est au contact de la Gestapo que Lucien commence à dévier moralement : abus d’autorité, spoliation, chantage et harcèlement auprès de la famille juive… et même viol. Ce n’est pas que Lucien soit particulièrement violent – c’est un gars de la campagne un peu rustre qui chasse davantage pour subsister que pour le plaisir. En fait, il est surtout particulièrement immature, comme l’atteste la scène lors de laquelle il préfère tirer sur un lapin surgi de nulle part tandis que ses collègues de la Gestapo sont pris pour cibles par des maquisards. Et c’est peut-être là que Louis Malle prend parti, malgré l’apparente neutralité qui se dégage de l’enchaînement des évènements (c’est par un concours de circonstances que Lucien s’engage dans la Gestapo), et qui sera plus tard confirmé par la réalisation du célèbre "Au revoir les enfants" (1987). Si son personnage principal se montre aussi froid, cruel même, jusqu’à provoquer le malaise chez le spectateur, c’est qu’il n’a pas « choisi » le bon camp : le camp des justes. La torture, l’antisémitisme, la délation, le vol… ont fait du simple et fruste Lucien un être abject, un futur paria que le rachat final ne suffira pas à sauver. Il eut sans doute fait un bon résistant, donc un héros ; mais le hasard a voulu qu’il se soit engagé du mauvais côté. Faute de maturité, d’esprit critique, peut-être faute d’études (c’est en dénonçant involontairement son ancien instituteur qu’il intègre la Gestapo), Lucien n’a jamais mesuré les conséquences de ses actes. Il ressemble sans nul doute à beaucoup d’autres hommes, encore aujourd’hui, qui n’ont jamais pris le temps de penser. De là, la destinée de Lacombe Lucien a de quoi donner le vertige : de futur paria à héros de la résistance, c’est à un pas près (celui qu’il décide de faire pour simplement regarder une belle voiture descendre dans un hôtel) que sa vie prendra le noir chemin de l’indignité. Et la noirceur de ce chemin, Louis Malle ne manque pas de le montrer.