Dans cette libre adaptation du roman éponyme d’Emile Zola, publié en 1890, Jean Renoir, l’un des cinéastes français les plus actifs du mouvement réaliste poétique des années 1930-1940, plonge dans l’enfer de suie et de feu des anciennes locomotives pour raconter une tragédie humaine et sociale.
C’est la deuxième fois que Renoir s’attèle à adapter une œuvre d’Emile Zola, après Nana, réalisé dix ans plus tôt. L’échec cruel qui s’ensuit marque le réalisateur, mais l’appel des caméras reprend vite le dessus.
Si Jean Renoir abandonne ou modifie plusieurs éléments de ce dix-septième volume de la série des Rougon-Macquart, il veille tout de même à en conserver l’esprit. Ainsi, s’il déplace l’époque de l’intrigue de 1869, en plein Second Empire, à la période contemporaine des années 1930, le milieu ferroviaire est gardé. Toutefois, et de façon compréhensible, il simplifie l’action et résume les 400 pages de l’œuvre originale, trop longue pour être fidèlement adaptée. Il abandonne également la dimension sociale du roman et la description d’une société bourgeoise sur le déclin, même si le pouvoir arbitraire des puissants est dénoncé à travers le personnage de Grandmorin. Enfin, la conclusion du film est différente de celle du livre, où Jacques et Pecqueux se battent sur la plateforme du train et finissent par mourir, emportés sous les roues. Ce changement, s’il est peu fidèle au livre, a quand même le mérite d’enrichir l’idée du drame humain de ce cheminot rongé par la violence et manipulé par séductrice peu scrupuleuse. Jean Renoir place donc Jacques Lantier au centre de son intrigue, comme il le prouve dès l’introduction du film, où le réalisateur reprend quelques lignes du livre faisant directement référence au personnage en question.
Fidèle au réalisme qui caractérise l’essentiel de son œuvre, Renoir offre un long-métrage avec un fort aspect documentaire. En effet, le film est tourné en août et septembre 1938, soit l’année suivant la création de la SNCF, qui n’a pas hésité à fournir de lourds moyens à cette vitrine cinématographique du monde ferroviaire : tronçon de voie et train à disposition de l’équipe de tournage, et formation de conducteur de train pour Jean Gabin notamment.
Tourné la même année que Le Quai des Brumes, film assez proche sur le style et les thématiques, La Bête humaine traduit la même anxiété des dernières années précédant la Seconde Guerre mondiale, une inquiétude générale sur laquelle Jean Renoir s’est confié en évoquant le film : « Je voulais faire un film agréable, mais qui soit en même temps une critique d’une société que je considérais comme résolument pourrie et que je continue à considérer comme résolument pourrie, parce que cette société est la même, elle n’a pas fini de nous entraîner vers de très jolies catastrophes… »
Si dans le monde réel, la véritable catastrophe à venir est d’ordre politique, dans La Bête humaine, elle provient des passions et des pêchés humains. Jacques Lantier, conducteur de la locomotive Lison, fait équipe avec Pecqueux sur la ligne de chemin de fer qui relie Paris au Havre et fait la rencontre de Séverine. Epouse de Roubaud, chef de la gare du Havre, elle entretient une liaison avec un homme riche et la découverte de son adultère conduit Roubaud à assassiner son adversaire sous les yeux de sa femme. Dès lors, les deux époux maudits se retrouvent scellés par ce secret sanguinaire, et dans l’espoir illusoire de s’affranchir de cette prison, Séverine séduit le torturé Jacques Lantier, ravagé par une pathologie psychologique qui le pousse à des excès de violence. Les deux amants entretiennent une relation passionnée à l’issue de laquelle la vamp utilise ses beaux yeux et leur amour pour persuader sa proie d’éliminer la source de ses ennuis.
Dans ce romantisme noir, Jean Gabin offre l’une de ses prestations les plus sincères, belles et fragiles, pathétiquement humaines et terriblement émouvantes. A ses côtés, Simone Simon, de retour en France après son échec aux Etats-Unis, interprète Séverine, aussi sensuelle et féline que douce et fragile. Malgré un manque de perversité et de malveillance dans son rôle de femme fatale, l’actrice parvient à faire naître une certaine ambiguïté sur ses véritables intentions, qui peuvent autant troubler Lantier que le spectateur. Enfin, certains rôles secondaires parviennent à se détacher du lot et à étoffer l’ensemble, tels que Fernand Ledoux dans le rôle du mari meurtrier ; Julien Carette dans celui du collègue de Lantier ; et enfin, Renoir lui-même, qui campe l’innocent cruellement jeté en prison à la suite des omissions volontaires de Lantier, Roubaud et Séverine.
Ce drame humain, ce documentaire du milieu ouvrier dans le ferroviaire, bénéficie d’un réalisme et d’un romantisme dont la noirceur est magnifiée par le style de Renoir. En 1954, Fritz Lang réalise un remake de La Bête humaine, sous le titre « Désirs humains », avec Glenn Ford et Gloria Grahame.