Amerigo (Jean-Paul Belmondo), un jeune paysan toscan profondément attaché à sa terre, quitte sa campagne natale pour travailler à Florence chez son oncle. Sa famille espère qu’il pourra ainsi obtenir une part de l’héritage d’un domaine familial convoité, la Viaccia. Amerigo tombe alors éperdument amoureux de Bianca (Claudia Cardinale), une prostituée… « La Viaccia » est le film de la rupture pour Mauro Bolognini qui, jusque-là, n’avait réalisé que des comédies sans grand intérêt, puis plusieurs réussites dues en grande partie à la personnalité de son scénariste, Pier Paolo Pasolini. Avec « La Viaccia », il signe donc son premier film véritablement personnel, marqué par son intérêt pour les adaptations littéraires et pour le grand mélodrame en costumes. Le film possède un petit côté « viscontien », dû en partie au décorateur Piero Tosi, fréquemment employé par Visconti. La photographie en noir et blanc de Leonida Barboni, jouant sur toutes les nuances du gris, est splendide, avec une esthétique très proche de la peinture italienne de la seconde moitié du XIXe siècle, période à laquelle se déroule l’action. Cette beauté plastique contraste d’ailleurs fortement avec la noirceur du monde décrit. « La Viaccia » ne saurait donc se réduire à un film sentimental et esthétisant : il aborde de nombreux thèmes — la sexualité, la décomposition de la famille, la mort, la rapacité, l’affrontement entre la campagne et la ville — et ce d’une manière crue et totalement désenchantée. Le monde décrit dans le film, qu’il soit celui de la ville ou celui de la campagne, est désespérant et semble partout corrompu par l’argent. Le passage d’Amerigo à Florence constitue à cet égard une véritable initiation : il découvre un univers dans lequel les rapports humains sont eux aussi soumis à la loi du désir, de l’argent et de la possession. Bianca devient alors autant l’objet de son amour que le symbole d’un monde nouveau dont il ne comprend pas encore les règles. Belmondo et Cardinale forment un couple magnifique et leur première rencontre sous la pluie est un grand moment de cinéma. C’est l’un des plus beaux rôles de Claudia Cardinale, insaisissable, au regard souvent noir et glacial. Derrière le mélodrame amoureux, Bolognini raconte ainsi l’apprentissage brutal d’un jeune homme qui croyait pouvoir passer d’un monde à l’autre sans y perdre ses illusions. Un film d’une grande beauté plastique, mais surtout une œuvre profondément amère sur le désir, l’argent et la décomposition des liens familiaux.