Qui est le film ?
Après l’ascèse radicale de Stranger Than Paradise et l’élargissement narratif de Down by Law, Jarmusch affine ici une forme chorale qui lui permet de penser l’Amérique non plus depuis un point de vue unique mais depuis une constellation de présences disjointes. Le film se situe à Memphis, ville saturée de mythes musicaux, mais choisit délibérément de filmer ce lieu après la légende, quand il n’en reste que des traces, des sons résiduels, des silhouettes en transit.
Par quels moyens ?
Mystery Train ne raconte pas une histoire mais en raconte trois, qui se déroulent dans le même laps de temps, dans les mêmes lieux, sans jamais vraiment se rencontrer, reliés par des motifs secondaires, des objets, des sons et des événements périphériques. Aucun récit n’est central. Aucun personnage ne domine. L’Amérique que filme Jarmusch est une juxtaposition de trajectoires qui se frôlent sans se rejoindre. Le temps lui-même n’est orienté vers aucune résolution. Il fonctionne comme une sorte de boucle molle. Le coup de feu entendu à la fin du premier segment devient un point de départ ailleurs. Les événements se rejouent sous des angles différents sans produire de transformation.
Ce morcellement s’inscrit dans la manière dont Memphis est filmée. La ville apparaît comme un espace vidé de sa vitalité créatrice. La musique y est omniprésente, mais toujours déjà passée. Elvis, le blues, le rock’n’roll surgissent sous forme de souvenirs, de disques, de radios, parfois même de fantômes. Memphis devient une ville hantée par ce qu’elle a été, incapable de produire autre chose que la répétition de son mythe.
Le motel constitue le point de convergence spatial du film. Pourtant, il n’est jamais un lieu de rencontre véritable. Les personnages y occupent des chambres à un même moment. Jarmusch y construit ainsi sa poétique de la cohabitation fantôme. Les individus partagent des lieux mais pas des expériences. Les figures étrangères jouent un rôle essentiel dans ce dispositif. Ils ne parlent pas la langue mais reconnaissent les signes. Leur fascination pour Elvis et Carl Perkins révèle la dimension artificielle de la mythologie américaine. Ce qu’ils admirent avec ferveur n’est plus réellement habité par ceux qui y vivent.
Quelle lecture en tirer ?
Jarmusch filme une Amérique devenue un lieu de passage, plus qu’un territoire à habiter. Le film regarde le mythe américain se dissoudre lentement, par répétition, par usure, par circulation vide. C’est un film sur ce qui persiste après la légende. Sur ces vies qui passent à côté de l’histoire officielle, et qui, précisément pour cette raison, en révèlent l’épuisement.