Qu'est-ce qu'une civilisation ? Voilà une grande question à laquelle tente de répondre, en plus de quinze autres sous-problématiques, Ford dans son Western déconstructeur L'Homme qui tua Liberty Valance. Le film s'articule autour de trois grande figures : la loi, via le personnage de Ransom Stoddard ; le banditisme violent, Liberty Valance ; et la force tranquille, cow-boy solitaire, Tom Doniphon.
Stoddard apporte la civilisation à l'Ouest américain isolé, dépourvu de services publics et de lois, sinon celle du plus fort. Le shérif est un couard qui passe son temps à se bâfrer dans les saloons. C'est Doniphon et son acolyte Pompey qui protègent la ville, en opposant un contre-pouvoir à Valance.
Toute la complexité du sujet de Ford réside dans l'insolubilité de sa problématique. Face à la brutalité pilleuse de Valance, les discours moralisateurs de Stoddard ne servent à rien. Pourtant, il convient de penser que c'est dans la non-violence, la compréhension et l'accompagnent des comportements nuisibles de marginaux que la quiétude s'obtient. Ford macère l'idée que certains individus, comme Valance, sont trop avancés dans leur schéma de pensée pour être, en théorie, ramenés dans le droit chemin.
Ce n'est pas si évident que cela dans la mesure où Valance a des camarades qui tiennent sincèrement à lui – on le voit quand il est tué, d'ailleurs, que leur allégeance va au-delà de sa mort. Par ailleurs, Valance joue aux cartes avec d'autres hommes, et se présente aux élections. Mais, dans le même temps, il tyrannise le village, vole les voyageurs et tue ses adversaires de sang-froid. Il ne respecte que la force, en l'occurrence celle de Doniphon.
Doniphon, lui, incarne la violence punitive, étroitement liée à l'histoire des États-Unis : à lui tout seul, il est la loi. Il use de ses armes pour le bien commun. Idéologie qui présente ses failles aussi, notamment lorsqu'on
apprend la vérité sur l'auteur du meurtre de Liiberty Valance
.
Ce qui nous mène à la deuxième thématique du film : le mythe dépassant la réalité. Impuissant face à Valance, Stoddard abandonne ses principes moraux et décide de régler son différend avec lui ainsi que le ferait Doniphon. La réalisation de Ford
laisse d'abord penser qu'il emporte son duel, malgré sa blessure. De cette victoire synonyme, a priori, de la fin du règne par la peur, découle sa renommée. Sa carrière politique débute sur la mort d'un homme, dont le nom – cela ne nous aura pas échappé – se traduit quand même par "liberté ". Stoddard devient une légende après avoir tué un homme, après avoir tué la liberté.
Sauf qu'on découvre ensuite la réalité derrière ce triomphe : Doniphon, flanqué en observateur de la scène, passe à l'acte avant que Stoddard ne tire, et abat Valance dans l'ombre. Stoddard, l'homme de loi blessé, a échoué à terrasser le criminel face à lui ; c'est l'autoritarisme individualiste de Doniphon qui met fin au problème. Meurtre qui le tourmente psychologiquement au point de vouloir se donner la mort. Après avoir tué pour protéger la justice, il est marginalisé
.
L'ordre et la justice civilisationnels sont fondés sur la violence commise par d'autres. Ford montre l’inexorabilité du progrès, l'émergence de l'ordre légal et de la démocratie, l'ascension d'une nouvelle élite politique aux fondations ambiguës.
Le sacrifice de Doniphon reflète la transition douloureuse entre un monde établi sur la force et un monde fondé sur le droit.