Tourné en 1969 par Marcel Ophuls, fils de Max, Le chagrin et la pitié marqua durablement la société française lors de sa sortie en salle en 1971 – cette coproduction germano-suisse fut censurée par l’ORTF jusqu’en 1981. Et pour cause. Ce film documentaire qui nous offre une plongée saisissante de la France occupée (1940-1944), en se concentrant sur la situation de la ville de Clermont-Ferrand, ébranla le mythe d’une France largement résistante, argument martelé par De Gaulle pour cimenter une nation fracturée par 6 ans de guerre. Cette œuvre en deux partie (L’effondrement et Le choix) alterne entre interviews de personnalités françaises, allemandes et britanniques actives pendant la Seconde guerre mondiale (certains témoignages sont superbes, tels ceux de Pierre Mendès-France, d’Emmanuel d’Astier de La Vigerie ou de résistants moins célèbres, d’autres sont glaçants comme ceux d’anciens collaborateurs ou d’officiers allemands) et images d’archives souvent terribles. Le chagrin et la pitié nous offre ainsi 4h10 d’une grande intelligence, d’une lucidité indéniable, d’un ton résolument moderne, prenant le courage de regarder en face l’histoire récente d’un pays et de montrer ce que l'on refusait alors d'admettre : le zèle de politiques et de policiers vis-à-vis de l’occupant, l’antisémitisme d’une partie de la population, le logique du « plutôt Hitler que Blum » y compris chez certains gradés, la délation parfois pour des raisons de pure jalousie, le choix parfois actif de la collaboration avec l’ennemi, l’enrichissement par le marché noir,… Un documentaire qui résonne terriblement avec notre actualité la plus contemporaine, qui nous dit (notamment, mais pas seulement) que le mal – la tentation autoritaire, les politiques raciales en tous genres, le fatalisme ambiant et la résignation – est tapi dans l’ombre, mais toujours prêt à se réveiller.