Un peu à l’image de "Hôtel du Nord"," Drôle de drame" (autre film de Marcel Carné) est resté dans les mémoires de cinéphiles pour la fameuse réplique du "Bizarre, bizarre"… Et, comme pour "Hôtel du Nord", c’est faire bien peu de cas du film en lui-même qui a bien plus à offrir que cette seule réplique. Car, on oubli un peu vite que "Drôle de drame" est un film d’une incroyable modernité pour l’époque (il est sorti en 1937) qui manie l’humour le plus absurde avec un talent très anglo-saxon (il est vrai qu’il s’agit d’une adaptation d’un livre anglais, "His first offence"). Un ton très déconcertant pour un vieux film, qui explique, sûrement, le relatif échec du film lors de sa sortie en salles. Car, si les spectateurs de l’époque attendaient une sorte d’enquête policière, ils ont dû être surpris, "Drôle de drame" étant, avant tout, une grosse farce qui se moque des puissants (à commencer par l’Eglise) avec une pertinence aussi acerbe qu’avant-gardiste. Le film fourmille d’idées formidablement absurdes, telles que cette invraisemblable traduction des textes anglais en français sans passer par les sous-titres (un effet à découvrir !), les malheurs successifs du pauvre archevêque de Bedford (qui se voit bien puni de sa bigoterie hypocrite) ou encore le personnage génialement décalé du tueur. Le réalisateur Marcel Carné peut, également, compter sur les dialogues très réussis de Jacques Prévert, qui brillent par leur drôlerie, malgré un sens du gag parfois un peu trop vaudevillesque. L’influence théâtrale se ressent, également, au niveau de l’interprétation, parfois un peu surjoué… mais ce ton atypique participe au charme du film. Et puis, quel casting, de Michel Simon, monstrueux en romancier honteux aspirant à une vie de paisible épicurien à Françoise Rosnay, formidable en épouse loin des standards habituels de la femme soumise, en passant par Louis Jouvet qui campe un savoureux ecclésiastique inquisiteur (un rôle inhabituel pour l’acteur qui, pour une fois, est peu à son avantage), Jean-Pierre Aumont en amusant laitier amoureux ou encore l’extraordinaire Jean-Louis Barrault en tueur de bouchers atypique ! Les acteurs ont su se mettre au diapason du film et participe pleinement à l’originalité ambiante de l’entreprise… même s’ils n’évitent pas toujours les dérapages grandguignolesques (qu’on pardonne aisément). Plus gênants par contre, les quelques trous d’airs de la réalisation de Marcel Carné (qui aurait pu être plu efficace) ou encore le manque de renouvellement du scénario qui, par moment, tourne un peu en rond. Mais, une fois, encore, le ton résolument absurde de ce "Drôle de drame", à une époque où cela ne se faisait pas, et la qualité de l’interprétation suffit amplement à justifier la place du film au Panthéon des grands classiques de l’entre deux guerres. A redécouvrir… pour peu que les vieux films ne vous rebutent pas, bien évidemment !