Difficile quand on s'appelle Blake Edwards et qu'on est le père adulé de la "Panthère rose" (1963) ou de " La party" (1968) de convaincre les studios de vous laisser vous embarquer dans la réalisation d'un western, genre tombé de son piédestal depuis bien longtemps et qui subit depuis quelques années les coups de boutoir de réalisateurs jeunes ou anciens qui en détournent tous les canons pour le plus souvent éclairer d'un jour nouveau la fameuse conquête de l'Ouest notamment à propos du génocide indien. Tous émoustillés par la vague parodique initiée par un italien barbu qui ne respectait rien nommé Sergio Leone, s'y sont mis entre 1965 et 1975 de John Huston ("Juge et hors la loi") à Arthur Penn (Little Big Man") en passant par Joseph L. Mankiewicz ("Le reptile"), Sam Peckinpah ("La horde sauvage"), Robert Altman ("John McCabe"), George Roy Hill ("Butch Cassidy et Billy the Kid), Sydney Pollack (Jeremiah Johnson"), Ralph Nelson ("Le soldat bleu") ou encore Elliot Silverstein ("Cat Ballou", "Un homme nommé cheval"). La liste pourrait facilement être multipliée par trois ou quatre.
Blake Edwards qui a toujours cherché à sortir du créneau assez réducteur de la comédie loufoque a visiblement voulu participer au mouvement et s'évader un instant dans les grands espaces. Tentative louable qui s'est soldée par un cuisant échec, la MGM remaniant et amputant le montage après quelques projections-test négatives. A sa sortie le film n'eut pas plus de chance, éreinté par la critique. Comme il dut le faire régulièrement tout au long de sa carrière, Blake Edwards alors dans une période sombre ("Opération clandestine" et "Top secret" furent des échecs), remit en chantier deux suites aux aventures de l'inspecteur Clouseau. C'est ainsi qu'en trois salves, six nouveaux épisodes à la qualité déclinante seront proposés aux aficionados. A propos du film, Blake Edwards confessera qu'il s'agissait d'une des plus grosses désillusions de sa carrière.
Aujourd'hui, pourtant remonté en 1986 par la MGM dans une version plus conforme à la volonté d'Edwards, "Deux hommes dans l'Ouest" ne figure dans pratiquement aucune des anthologies consacrées au western. Une injustice autant qu'un mystère, comme l'histoire du cinéma en est jalonnée. Comment l'expliquer ? Peut-être en partie parce que “Deux hommes dans l'Ouest" à rebours de ses frères d'armes n'emprunte pas la voie de la dérision ou de la dénonciation qui faisait fureur à l’époque mais choisit celle élégiaque d'une sorte de fable construite autour de l'amitié de deux hommes rendus à des stades différents de leur vie. La soudaine
soif de liberté qui saisit ces deux cowboys salariés va les conduire à prendre des chemins buissonniers pour une courte balade se terminant rapidement dans le sang comme cela semblait inscrit dans le marbre dès la naissance du projet, on devrait plutôt dire de cette lubie.
En effet ces deux-là [spoiler]n'ont aucune disposition morale pour le banditisme ayant chacun au fond de leur âme une trop grande dose d’honnêteté (Holden déduisant la paie de ses collègues cowboys du hold-up qu'il est en train de commettre) voire d'angélisme (O'Neal s'encombrant d'un chiot dans leur fuite). La joie d'être enfin libres et ensemble (superbe scène où Holden dresse un pur-sang) fait passer en second plan les contingences matérielles et l'instinct de survie. Dès lors avec à leurs trousses le fils revanchard (Tom Skerritt) de leur patron (Karl Malden) et sa troupe, bien décidés à récupérer le butin, leur destin semble scellé et leur chevauchée sera bien plus courte que celle interminable de Butch Cassidy et Billy the Kid qui les avait menés jusqu'en Bolivie
dans le film de George Roy Hill sorti deux ans plus tôt.
Comme leurs glorieux confrères,
ils choisissent de musarder en route pour se payer du bon temps avec l'argent gagnée mais Frank Post (Ryan O'Neal) le jeune chien fou[spoiler] ramassera une balle mortelle lors d'une imprudente partie de poker. La joyeuse et insouciante balade se transforme dès lors en une conduite au tombeau pathétique et déchirante qui rappelle cruellement aux deux hommes qu'on ne s'improvise pas bandits de grands chemins. Le chemin de croix s'achève après une nuit de délire gangréneux et le plus ancien n'a plus alors qu'à attendre ses poursuivants pour rejoindre son compagnon d'infortune dans les nuages où peut-être leur folle escapade pourra se poursuivre sans contrainte ni violence.
A partir d'un scénario très simple conçu par lui-même comme une réplique « ouvrière » du film de Roy Hill, Edwards livre ici sans doute son chef d'œuvre comme l'affirma le critique américain Arthur Knight. Aidé de son chef opérateur habituel Philip Lathrop, Edwards montre qu'il est tout à fait à l'aise dans les espaces grandioses de l'Arizona. Mais s'il a bien réussi une chose sur ce film, c’est l’association improbable entre le vétéran William Holden à peine sorti de chez Peckinpah et Ryan O'Neal que l'on n'attendait pas dans un western juste après le succès de "Love Story" (Arthur Hiller en 1970). Sans doute parce qu'au fond de lui-même William Holden pouvait se reconnaître autrefois jeune acteur de "Sabrina" (Billy Wilder en 1954) et de “Picnic" (Joshua Logan en 1955) dans les attitudes bravaches de Ryan O'Neal. Karl Malden, Tom Skerritt et Joe Don Barker complètent de brillante manière la distribution. Si vous voulez réparer une injustice, procurez-vous très vite le DVD que les éditions Warner viennent de sortir dans leur collection western dans une version rallongée