Premier plan du film, un traveling avant à ras de terre au-dessus de milliers de douilles, jusqu’à un homme d’affaire en costume noir qui se tient là devant un décor de désolation. En voix-off, on entend Yuri dire : «Il y a 550 millions d’armes dans le monde. Un habitant de la Terre sur 12 en possède une. La seule question, c'est comment armer les onze autres». Puis le générique, un plan-séquence hallucinant qui suit en caméra subjective le trajet d’une balle depuis sa fabrication dans une usine de l’ex-union soviétique, jusqu’au crâne d’un enfant africain où elle va se ficher…
Nés en Ukraine, Yuri et son frère Vitali ont suivi leurs parents qui ont émigré aux Etats-Unis. Confronté à la violence de Little Odessa, Yuri a une révélation : il y aura toujours un marché pour les armes, et il y fera fortune. Son père s’étant fait passer pour juif afin d’émigrer, s’il le suit à la synagogue, c’est pour acheter ses premiers uzis. A l’effondrement de l’U.R.S.S., il retrouve son oncle général en Ukraine, et organise avec lui le pillage de l’inépuisable stock d’armes de l’armée rouge.
Un agent d’interpol le prend en chasse, et tous deux jouent au chat et à la souris pendant une décennie. Le personnage de Yuri est presque sympathique, d’autant que nous voyons l’action de son point de vue. Et quand il échappe à interpol en travestissant un cargo en pleine mer, ou en organisant la vente express de la cargaison de son Antonov posé en pleine campagne sierra-leonaise, on en vient presque à l’applaudir… Mais ce n’est pas un jeu, ou alors un jeu bien dangereux. Surtout quand il se joue avec les seigneurs de la guerre au Libéria ou au Sierra-Leone. Et la success story (la fortune, une femme magnifique, un appartement sur Central Park) ne pourra se poursuivre impunément…
Sous couvert d’une histoire certes assez classique mais bien ficelée (l’ascension dans le monde du mal, à l’instar des «Affranchis» ou de «Casino»), Andrew Niccol montre avec une précision quasi-documentaire la nouvelle géopolitique née de la fin de la guerre froide, et si l’accent est mis sur le rôle de ces contrebandiers en costard-cravate, la responsabilité des cinq états membres du conseil de sécurité de l’O.N.U. n’est pas éludée. Malgré la gravité du sujet, l’humour est très présent, renforcé par la voix-off de Yuri qui décrypte les transactions meurtrières avec le détachement d’un professeur de Sup de co.
La mise en scène est bien léchée, trop peut-être, et le scénario n’évite pas certains clichés (le sacrifice du frère, les fantômes de la mauvaise conscience…). Le jeu très Actors Studio de Nicolas Cage peut agacer. Mais l’intelligence du propos et l’intérêt permanent de l’histoire font de ce film une des premières bonnes surprises de 2006.
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