Un film si beau qu'on en jouit même les yeux fermés... C'est le problème lorsqu'il s'agit de le juger; « Cyrano de Bergerac » est littérairement et littéralement porté par un texte splendide, celui de la pièce éponyme. Rappeneau a fait le choix de conserver le texte original (élagué bien sûr, légérement modifié parfois, avec l'aide de Jean-Claude Carrière son co-scénariste), et se permet donc un film tout entier en alexandrins. Le parler en vers n'est pas ce à quoi nous sommes habitués au cinéma, celui-ci ayant, plus que les autres arts, le réel pour matière (ce qui est filmé, ce sont bien des événements physiques); aussi l'invraisemblance gêne. De grands films néanmoins, et parfois les plus grands, parviennent à nous donner, en sus du « réel », sa « répétition », sa « traduction » artistique (écrite ou chantée par exemple). L'invraissemblable ou l'impossible devient alors admissible par le public: des gens qui pour parler chantent ou versifient. Cela fonctionne ici. « Cyrano de Bergerac » n'est pas du théâtre filmé mais un film authentique, fresque historique et film de cape et d'épée. Rappeneau a su faire de situations théâtrales des situations cinématographiques, ainsi en est-il par exemple pour la célèbre scène du balcon. L'âme du film, la matière géniale qu'est le texte de Rostand, a rencontré une vraie mise en forme cinématographique. En résulte une oeuvre d'une bouleversante puissance spirituelle, dont l'objet même est la force de l'esprit. L'ambigu Cyrano, visant l'admirable et le panache mais incarnant autant l'humilité et le don de soi, voué à l'art et à un amour impossible, oscillant entre orgueil et abnégation est, en ces tensions mêmes, résolument du côté de l'esprit. Héros romantique, «qui fut tout et ne fut rien», il rêve et transfigure sa vie. Depardieu est magistral et trouve là un de ses plus grands rôles. Il faudra du temps avant que quelqu'un, réalisateur ou acteur, ose s'attaquer à nouveau, au cinéma, à « Cyrano de Bergerac ».