Inspiré d’un fait divers survenu, Nobody Knows raconte l’histoire de quatre enfants laissés seuls dans un appartement tokyoïte par une mère instable qui s’efface peu à peu. Le matériau de départ pourrait donner lieu à un drame social accusateur, à un mélodrame larmoyant ou à une enquête journalistique filmée mais ce qui intéresse Kore-eda, c'est l'érosion et la durée.
Ainsi le cinéaste dilate le temps pour épouser celui des enfants. Les jours se succèdent, rythmés par l’attente d’un appel, l’achat de nouilles instantanées, des jeux improvisés. La tragédie sédimente indifférent au sort des enfants dans cet appartement exigu.
Cet espace, d'ailleurs, devient le véritable cœur du dispositif. Filmé en plans fixes, Kore-eda enregistre la dégradation progressive des conditions de vie : objets qui s’accumulent, lumière qui change, désordre qui gagne. Le lieu garde la trace de ce que personne ne vient constater. À l’extérieur, la ville apparaît indifférente. Les enfants vivent à la lisière du monde, dans l'un de ses angles morts. En d'autres mots, ce qui intéresse Kore-eda n'est pas la prouesse de la survie mais la question de l’invisibilité.
La mère, être qui aurait pu cristalliser la colère, est traitée avec une retenue bienvenue. Kore-eda la montre immature, fuyante, incapable d’assumer la responsabilité qu’elle a pourtant acceptée. Le film ne distribue pas des rôles clairs entre coupables et victimes absolues. Il observe une chaîne de responsabilité et c'est là que naît l'horreur.
Au centre, Akira, interprété par Yūya Yagira, dont la performance fut saluée au Festival de Cannes, incarne son rôle avec une grande maturité. Peu de larmes, peu d'extériorisation. Son être devient surface d’absorption. On voit un enfant contraint d’accélérer sa maturation, d’endosser des responsabilités sans les mots pour les nommer.
La mise en scène refuse toute manipulation émotionnelle. Pas de musique insistante, pas de crescendo dramatique. Les sons ambiants dominent. Le silence pèse. Même le plan final ne délivre aucune réparation. Le monde continue, légèrement plus vide.
Nobody Knows montre comment l’invisibilité peut devenir une forme de violence structurelle. Personne ne savait, dit le titre. Mais le film inverse la proposition : désormais, nous savons. Et cette connaissance fait de nous des humains pires encore à force d'inaction et de constat.