Gregg Araki, cinéaste de la « Teen Apocalypse Trilogy », l'homme qui avait fait exploser un amant en cafard géant, adapte le roman de Scott Heim pour signer le film à la tonalité la plus grave de sa carrière. Mysterious Skin suit deux adolescents de Hutchinson, Kansas, que tout oppose et qu'un même été relie à leur insu. Neil (Joseph Gordon-Levitt) se prostitue auprès d'hommes plus âgés et se souvient de son entraîneur de baseball comme du grand amour de ses huit ans. Brian (Brady Corbet) a perdu cinq heures de sa vie ce même été, trou noir, nez en sang, évanouissements, et s'est construit une explication : il a été enlevé par des extraterrestres.
Brian ne ment pas et ne simule pas. Il croit sincèrement à ses aliens, parce que sa psyché d'enfant a réécrit en fiction supportable un événement littéralement impensable. Le spectateur comprend très vite ce que Brian ignore, et cette avance littéralise le mécanisme de la dissociation, où le souvenir traumatique est recouvert d'un récit de substitution. Le film ne raconte donc pas la découverte d'un secret mais le lent démontage d'une fiction protectrice, ce qui est infiniment plus juste et plus cruel : détruire cette fiction, c'est détruire ce qui a permis à Brian de tenir debout.
Encore faut-il voir dans quel magasin d'accessoires cette fiction a été puisée. Brian n'invente pas ses extraterrestres, il les emprunte à l'imaginaire disponible autour de lui, celui de l'Amérique de la fin des années quatre-vingt, de ses talk-shows, de ses témoignages d'abduction, de ses cercles de parole où l'on raconte le ciel plutôt que la maison d'à côté. Le trauma s'habille des mythologies que son époque lui tend. Que le pays ait produit, dans ces années précises, une vague entière de récits d'enlèvement extraterrestre en dit long sur sa préférence : il est infiniment plus confortable de scruter le ciel du Kansas que d'ouvrir les pavillons alignés en dessous. Araki n'a pas besoin d'énoncer cette ironie, il la met en scène en donnant à Brian une communauté de croyants qui l'écoute avec un sérieux que personne, jamais, n'a accordé à ce qu'il aurait pu dire d'autre.
Face à Brian l'amnésique, Neil l'hypermnésique. Cette structure bicéphale cartographie deux réponses possibles au même événement : l'un a tout refoulé, l'autre se souvient de tout ; l'un a verrouillé son corps, l'autre l'offre compulsivement ; l'un fuit dans la fiction, l'autre dans le souvenir. Le film entier devient la lente convergence de ces deux lignes vers la scène où les deux mémoires, enfin réunies, pourront reconstituer ce qu'aucune ne pouvait porter seule.
Ce sujet exigeait d'Araki un sacrifice qui commande tout le reste : il abandonne ici son arsenal complet, cartons sarcastiques, saturations pop, second degré permanent. Cette mue est la condition morale du projet. L'ironie, qui protégeait ses films précédents de la sentimentalité, aurait ici protégé le spectateur de ce qu'il doit éprouver. En renonçant à sa signature au moment où le sujet l'exigeait, Araki démontre qu'un style n'est pas une identité mais un outil, et que le grand cinéaste est celui qui sait reconnaître le moment où le sien devient un obstacle.
Cette rigueur gouverne la mise en scène de l'abus. Les scènes avec l'entraîneur sont filmées à hauteur d'enfant, fragmentées, allusives : une boîte de céréales, un doigt, une photo. Le film ne montre jamais rien et fait pourtant tout comprendre sans équivoque, déplaçant l'horreur de l'image vers la reconstitution mentale du spectateur. C'est la seule position tenable, celle qui refuse à la fois le spectacle de l'abus et son euphémisation. La terreur naît précisément de ce que la caméra épouse la perception de l'enfant, séduite, confuse, incapable de nommer ce qui arrive, ce qui fait éprouver le mécanisme de l'emprise au lieu d'en exposer le résultat. Le film devient alors réellement utile : il montre pourquoi un enfant ne dénonce pas, pourquoi la frontière entre affection et prédation est indiscernable pour le sujet qui la subit.
Il faut ajouter ce que le film place autour de cette chambre. L'entraîneur n'est pas un monstre venu d'ailleurs, c'est une institution locale, un homme à qui une petite ville confie ses fils parce qu'il incarne exactement ce qu'elle vénère, le baseball, l'encadrement viril, l'attention paternelle offerte gratuitement là où les pères manquent. Neil vit avec une mère qui aligne les amants et ne surveille rien, Brian avec un couple en décomposition. La prédation ne s'installe pas malgré la communauté, elle s'installe grâce à elle, dans l'angle mort que crée une société ayant délégué la surveillance de ses enfants au premier adulte qui accepte de s'en occuper. C'est aussi pourquoi Neil ne peut pas rester : le Kansas ne lui propose aucun horizon, ni travail, ni désir avouable, et New York apparaît comme le seul débouché d'une économie qui n'a jamais rien eu à lui offrir sinon son corps.
Reste le point le plus périlleux. Neil dit avoir aimé son entraîneur, se souvient de cet été comme d'un privilège, et Araki ose maintenir ce point de vue sans le corriger par un discours. Représenter la parole d'une victime qui a intégré la grammaire de son agresseur expose à tous les malentendus, à commencer par le pire : celui qui ferait de l'homosexualité de Neil un produit de l'abus. Le film coupe cette lecture à la racine. Neil regardait déjà les hommes avant, il se savait déjà différent, et ce que l'entraîneur a détecté n'est pas une innocence à corrompre mais un désir sans destination dans une ville qui n'en prévoyait aucune. La nuance décide de tout, parce qu'elle sépare le film du discours homophobe qui confond depuis toujours prédation et transmission, et parce qu'elle interdit d'expliquer la prostitution de Neil par une causalité mécanique. Sa trajectoire ne démontre pas qu'il répète l'abus, elle montre un garçon qui négocie avec la seule scène où il se soit jamais senti choisi, jusqu'à cette passe new-yorkaise d'une violence sèche qui marque le point où la négociation cesse d'être maîtrisable. La structure du film se charge ainsi du travail de vérité que Neil ne peut pas faire, sans qu'aucun personnage n'ait à le contredire. Joseph Gordon-Levitt, alors connu pour une sitcom familiale, porte cette opacité avec un magnétisme glaçant, charme félin, regard mort, douceurs soudaines, tandis que Brady Corbet lui oppose un corps rétracté et une panique blanche : deux grammaires corporelles pour deux stratégies de survie, et la réussite du film tient pour beaucoup à ce que ces deux jeux ne se ressemblent en rien.
Cette concentration se paie. Heim écrivait à cinq voix, Araki n'en garde que deux, et tout ce qui n'est pas Neil ou Brian se retrouve assigné à une fonction : Wendy est la lucidité, Eric l'accueil, Avalyn la croyance, la mère de Neil l'abandon. Le roman leur donnait un intérieur, le film leur donne un emploi. Le procédé se voit surtout dans la section new-yorkaise, qui procède par vignettes et enchaîne les dangers avec une régularité de programme, comme si le récit devait cocher les étapes d'une dégradation dont il connaît d'avance le terme.
Il faut enfin regarder en face ce dont le film ne se sort pas entièrement. Mysterious Skin est un objet somptueux, nappes ambient de Harold Budd et Robin Guthrie, lumière de miel, corps de Gordon-Levitt filmé avec un désir qui n'a rien d'accidentel. On peut soutenir que cette beauté ouatée est la texture même de la mémoire traumatique, belle d'une beauté qui protège. L'argument n'est recevable qu'à la condition que cette douceur soit attachée à une conscience, qu'elle soit la perception de quelqu'un. Or elle ne l'est jamais. Elle recouvre indistinctement les intérieurs blafards de Brian et les néons de Neil, la petite ville et New York, les scènes de dissociation et celles qui n'en relèvent pas ; elle est appliquée au film entier comme une pellicule uniforme, ce qui la rend impossible à créditer d'un point de vue. Ce qui devrait être un dispositif subjectif est une signature d'auteur. Et une signature ne peut pas se justifier par le trauma qu'elle enveloppe, puisqu'elle envelopperait de la même façon n'importe quoi d'autre.
Reste un seul endroit où la beauté travaille vraiment : les scènes avec l'entraîneur, où la chaleur du salon, la pluie derrière la vitre et l'attention d'un adulte sont belles parce que l'enfant, lui, les trouve belles. Là, l'esthétique est un argument, elle fait éprouver la séduction au lieu de la décrire, et elle interdit au spectateur le confort de reconnaître un monstre au premier plan. Ailleurs, elle lisse ce qu'elle devrait rendre insoutenable, elle offre une position de contemplation là où il faudrait une position de gêne, et elle finit par anesthésier précisément ce qu'elle prétend éclairer. Araki n'a pas eu à choisir entre séduire et répugner — il aurait fallu choisir où séduire, et le film ne le fait pas.
Reste la dernière séquence, une nuit de Noël dans la maison vide de l'entraîneur, où Neil parle enfin et où le film choisit de rester sur les visages plutôt que d'illustrer ce qui se dit. Tout y est renvoyé au récit et à ce qu'il fait à celui qui l'écoute. Aucune catharsis n'est proclamée, aucune guérison promise, et le film a cette honnêteté de ne pas confondre savoir et réparation. Dire ce qui est arrivé n'efface rien. C'est seulement la condition pour que quelque chose, peut-être, commence.