Il y a des films, comme ça, qu'on appréhende un peu de voir. En effet, le thème de la pédophilie, sorte de tabou ultime de notre société occidentale contemporaine, peut rebuter, pour des raisons évidentes. Le pire piège lorsqu'on cherche à aborder ce genre de thème au grand écran, ainsi que les autres thèmes abordés par "Mysterious Skin" (prostitution masculine, homosexualité,...), c'est de sombrer dans le voyeurisme, comme ces innombrables séries télévisées ultraviolentes narrant des traques policières de dangereux pédophiles. Araki, avec une habileté et une subtilité géniales, évite ce piège avec brio, et au lieu de nous proposer une enquête policière chiante qui n'aborde pas le sujet au profondeur (car hélas dans 90% des cas c'est sous cette forme qu'est abordée la pédophilie sur grand ou petit écran), il s'intéresse à la psychologie des personnages eux-mêmes, à la construction de leurs identités d'adultes, construction enrayée par un passé aussi douloureux qu'indicible. Il y a ce petit Brian, qui cherche désespérément à comprendre ce qui lui est arrivé lors de ces quelques heures disparues de sa mémoire, au début de l'été puis à Halloween, ce petit Brian qui en grandissant pense avoir été enlevé par des extra-terrestres, et cherche la vérité avec une sorte de folle qu'il a aperçu dans une émission de télévision sur les OVNIs.... Et il y a Neil, marqué à vie par la relation consentante qu'il a eu avec son coach de baseball à 8 ans, et qui vit désormais en se prostituant auprès d'hommes plus âgés, comme à la recherche de la sensation qu'il a éprouvé à l'été de ses 8 ans, comme à la recherche de lui-même et de son innocence perdue à travers ces relations sexuelles déshumanisées et abjectes. Et ces deux adolescents partageant la même vieille brûlure dans leurs âmes semblent amenés à se rencontrer un jour, comme pour trouver la clé du mystère et savoir enfin l'entière vérité au sujet de ce terrible été qui a changé leurs vies à tout jamais... Porté par une réalisation époustouflante et une bande sonore remarquable, mené par des acteurs véritablement habités par leurs rôles mais qui n'en font jamais trop, "Mysterious Skin" est un chant de douleur d'une étrange beauté, irréelle, qui confronte sans ménagement le spectateur au trauma de deux gamins à l'innocence cramée par des adultes pervers, de deux anges aux ailes brisés, qui rampent par terre à la recherche d'une vérité dont ils ne veulent pas mais qu'ils savent indispensables. Gregg Araki signe là une oeuvre dérangeante qui prends aux tripes, sans concessions ni tabous mais empreinte d'une pudeur délicate pour ce qui est du traitement des scènes de pédophilie, à l'inverse de la crudité des scènes traitant de prostitution masculine. A tout cinéphile averti, à tout adversaire du manichéisme et des tabous malsains (car occultant des réalités qu'on ne peut ignorer), à toute personne intéressé par la psychologie humaine et notamment celle de l'enfant et de la construction de l'identité sexuelle, à tout amateur de films novateurs qui apportent quelque chose au 7ème Art, à toute personne intéressée par une expérience cinématographique à la lisière de la raison humaine, je recommande ce film. Aux autres, passez votre chemin.