Le film commence par un long traveling dévoilant des femmes aux blouses bariolées épousetant des tombes. Paula fait remarquer qu'il n'y a que des veuves, et sa mère lui répond que dans ce pays, les femmes survivent aux hommes. A part quelques membres d'une équipe de tournage au restaurant de Raimunda, (et donc venus d'un monde extérieur, comme par hasard celui du cinéma...), les mâles sont quasiment absents du film, ou alors juste là pour être les vecteurs du malheur que devront surmonter les femmes.
Adultère, inceste, dureté de la vie, culpabilité, maladie, les malheurs ne manquent pas dans la vie de ces femmes.
Mais ces difficultés conjuguées à la force de leurs coeurs leur donnent une énergie de la même puissance que le vent omniprésent de la Mancha. Et après le détour d'Almodovar dans l'univers des hommes de la "Mauvaise éducation", son retour auprès de ses chères actrices leur donne une nouvelle fois l'occasion de montrer leur talent : Carmen Maura, qui retrouve Almodovar dix-huit ans après "Femmes au bord de la crise de nerf", malicieuse et paradoxalement enfantine, Blanca Portillo, fille de la seule hippie du village, qui combat son cancer à coups de joints, la jeune Yohana Cobo, qui évite de tomber dans la caricature de l'ado ingrate, Lola Dueñas, terrienne et si peu sûre d'elle.
Mais la chef de meute, c'est Penelope Cruz, éblouissante dans ce rôle de Mère Courage, descendante d'Anna Magnani dans "Bellissima" que l'on aperçoit à la télé. Son jeu subtil rend toute la complexité de son personnage, mélange de force et de faiblesse, capable de petites injustices comme de grands sacrifices. Quand pour la première fois depuis son enfance où sa mère l'avait amenée dans un télé-crochet, elle chante "Volver", un tango de Carlos Gardel adapté sur un rythme de flamenco, devant sa fille et sa mère cachée dans une voiture, les trois générations se retrouvent unies dans les larmes (et les spectateurs aussi) devant la beauté de l'instant.
Dans son interview au "Nouvel Observateur", Almodovar parle de l'état du cinéma mondial en ces termes : "Le manque d'attention au scénario est une vraie honte, il est insensé que l'on investisse des sommes considérables sur des bases aussi peu assurées, alors que le scénario est la pierre angulaire du film. Les scénarios sont incroyablement peu travaillés, je ne comprends pas comment c'est possible : j'ai réécrit celui de "Volver" une vingtaine de fois".
Outre la justesse de cette opinion, ces mots expliquent en partie les raisons qui font de "Volver" un film aussi accompli. La mécanique horlogère de son scénario, l'écriture très acérée de ses dialogues portés par des actrices dirigées avec une telle précision, tout cela conduit à ce qui fait la qualité si reconnaissable des films de l'Almodovar de la maturité : ce passage imperceptible du rire à l'émotion, un rythme et une énergie du jeu qui rendent problables les situations les plus irréalistes, dans un climat évoquant par moment le surréalisme de Buñuel dans "Le charme discret de la bougeoisie".
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