Louis Jouvet à l’affiche, en tant qu’inconditionnel fan de cet acteur d’un autre temps ; cette séance de rattrapage remasterisé en 3K s’imposait à moi. En premier lieu ce qui frappe en visionnant les films de cette époque, outre le jeu des acteurs, c’est la qualité d’écriture des dialogues qui fait bien souvent défaut dans le cinéma d’aujourd’hui. Jeanson à la plume et Decoin à la réalisation, quand aujourd’hui les deux fonctions sont tenues par la même personne ; c’est bien dommage, car il est merveilleux de retrouver l’heureuse époque des dialoguistes. Autre cerise sur le gâteau du film, c’est la volonté de Henri Decoin de ne pas céder à l’exigence des producteurs de voir une fin heureuse. Il a tout de même tourné une fin sous forme de happy end, mais ce n’est pas celle qui sera montée ; je viens de voir le film avec les deux alternatives. La version dramatique nous fait verser une larme, et c’est bien celle-ci qui s’imposait et qui incarnait le mieux la ligne directrice de l’histoire. Un bon moment hors du temps comme le cinéma en propose.
François Bonini : « Après dix-huit ans de mariage, Gérard Favier, un célèbre compositeur, est toujours aussi épris de Sylvia, son épouse. Après avoir fait la connaissance d’une jeune pianiste prometteuse, Monelle, le compositeur décide de la prendre sous son aile. Un jour, la presse à scandales prétend que le compositeur et sa protégée ont une liaison secrète. Monelle se prend à espérer gagner le cœur de Gérard. De son côté, Sylvia sombre dans le désespoir.
Le film commence comme une « comédie du remariage », deux époux rejouant leur début sur les lieux mêmes. Louis Jouvet et Renée Devillers incarnent avec l’élégance et la distinction qui conviennent ce couple acharné à retrouver le temps des débuts ; mais toute la finesse du scénario pointe des détails qui laissent supposer que le ver est dans le fruit : des presque rien, un faux nom écorché, du « vrai mousseux » à la noce, et le fait que Sylvia oublie son écharpe. L’insouciance est apparente, dans le ton enjoué et les plaisanteries, mais la scène se termine par le chant de Jouvet/Favier : « Il y a longtemps que je t’aime / Jamais je ne t’oublierai », bien triste et prémonitoire refrain.
La suite est certes plus inégale, mais outre les habituels bons mots de Jeanson, souvent délectables, le film retrouve sa verve et son intelligence avec la parution d’un journal qui invente une liaison entre Favier et sa pianiste, la jolie Monelle. Pure invention, de fait, mais qui bouleverse tout le monde, révélant le caché, transformant la réalité. De là des détails parsemés dans le métrage qui posent la question du vrai et du faux, comme le vrai/faux Corot. C’est que la rumeur, même non fondée, ne peut que faire des dégâts. S’installe alors la version sombre de l’intrigue qui contamine chaque échange, chaque situation jusqu’à l’étouffement. Les aérations, comme les divagations et les révoltes du frère de Monelle, interprété par le jeune Philippe Nicaud, tranchent et amollissent quelque peu l’ensemble.
D’ailleurs, les trouvailles de Decoin sont réservées aux lignes fortes de l’histoire ; ainsi de ce programme plié qui fait coïncider Favier et Monelle, ou de la profondeur de champ qui montre la douleur de Sylvia quand le compositeur interprète sa valse. Son solide métier lui permet d’assumer les failles d’un scénario pourtant fortement charpenté et d’en magnifier les évidentes beautés. Car, au bout du compte, le charme de ce film tient autant à ses acteurs qu’à l’engrenage tragique, et qui culmine dans les magnifiques dernières séquences. L’ambiguïté du coup de téléphone que Favier adresse à son ami, et non à Monelle comme on le croit un temps, en parallèle avec le suicide de Sylvia, atteint des sommets de simplicité et d’émotion.
A l’instar de beaucoup de films anciens, Les amoureux sont seuls au monde est aussi un documentaire précis sur son temps : du Paris d’après-guerre , des multiples habitudes de la vie quotidienne, on fait son miel avec une sourde mélancolie. Mais le métrage ne saurait s’y résumer, et sa puissance mélodramatique est intacte : on défie quiconque de ne pas écraser une larme dans une fin (le retour dans l’auberge du début) déchirante. »